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Philippe Rochot…Reportages pour mémoire…

Aux frontières russes de l’Union européenne: itinéraire en pays baltes. Philippe Rochot

Des peuples qui ont survécu à 45 années d’occupation soviétique méritent sûrement le respect…Lituaniens, Lettoniens et Estoniens font partie de ceux-là.

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Lituanie : remise de diplômes universitaires à la mairie de Vilnius : une jeunesse étudiante profondément attachée à l’Europe. © Philippe Rochot.

L’existence des Etats baltes s’est rappelée à notre bon souvenir à l’occasion de la crise grecque. Les trois pays: Estonie, Lituanie et Lettonie avaient vécu comme un rêve de liberté leur entrée dans l’union européenne pour laquelle ils ont consenti beaucoup de sacrifices. Ils sont aujourd’hui quelque peu amers, estimant que la Grèce a bénéficié d’un régime de faveur alors qu’eux-mêmes ont dû affronter sans protester de rudes mesures de rigueur pour entrer dans la zone euro.

Un itinéraire dans ces pays, voisins d’une Russie qui fait gonfler ses muscles depuis la crise en Ukraine, a quelque chose de passionnant et mérite le voyage.

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La statue de Lénine à la frontière russe au nord de l’Estonie, mise de côté mais pas éliminée. © Ph Rochot.

« On ne choisit pas ses voisins » répète le vieux dicton. Les pays baltes sont contraints de vive aux portes de la Russie, tout en étant membres de l’Union européenne et s’en accommodent. « Nous n’avons rien contre les Russes » disent facilement les habitants, mais le joug de l’URSS qu’ils ont supporté durant presque un demi-siècle est difficile à oublier.

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Base de missiles soviétiques de Plotskine (Lituanie). Elle comprend 4 silos de missiles d’une portée de 2000km. Fermée en 1978, elle est devenue un site touristique instructif, apprécié des visiteurs des pays baltes. © Ph Rochot.

Estonie, Lettonie et Lituanie, transpirent encore de la présence soviétique avec leurs bases militaires, leurs camps de travail, leurs prisons, leurs ports de guerre désertés, leur matériel d’armement grossièrement abandonné, leurs déchets chimiques ou même nucléaires polluant les sols. 40.000 soldats soviétiques étaient stationnés uniquement en Lituanie. Ce pays a vu passer en quelques mois tous les contingents de l’armée rouge qui occupaient les pays de l’est et qui se sont retirés après les indépendances de 1991.

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Les pays baltes, coincés entre la Baltique, la Russie, la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad. (DR)

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La Lituanie ménage son grand voisin chez qui elle se fournit avantageusement en énergie mais redoute avec les autres pays baltes de devenir une deuxième Ukraine. Car le schéma est sensiblement le même avec des populations russophones qui vivent à la frontière comme à Narva. 70 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, cette ville peuplée à 90% de russophones et où poussent encore les herbes folles semble toujours dévastée.

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Narva, frontière Estonie-Russie : un calme apparent plutôt rassurant . © Ph Rochot.    

A Narva, les gens se disent attachés à l’Estonie mais on sait que les Russes peuvent facilement envoyer leurs « bérets verts » de l’autre côté et mettre l’Europe devant un nouveau scénario à la Donetzk, avec des séparatistes pro-russes réclamant un rattachement au grand frère. Le spectacle de la frontière n’a pourtant rien d’inquiétant : des centaines de camions et de voitures la franchissent dans les deux sens chaque jour et aucune force militaire n’est visible depuis les hauteurs dominant la rivière Narva.

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Tallinn , capitale de l’Estonie, a tenté d’effacer le passé soviétique en restaurant la vieille ville, classée au patrimoine de l’UNESCO. © Ph Rochot.

Mais ce calme apparent n’est pas suffisant pour rassurer les pays de l’OTAN qui viennent de faire une démonstration de force remarquée en Europe centrale et orientale. Les manœuvres militaires du printemps dans les trois états baltes ont engagé plus de 3000 soldats américains et un matériel impressionnant composé d’hélicoptères Black Hawk, de chars Abrams et d’avions de chasse tueurs de blindés…

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Croiseur américain dans le golfe de Riga: juillet 2015 © Ph Rochot.

Des croiseurs US mouillaient encore cet été dans le golfe de Riga. La présence de forces navales américaines a un double objectif : rassurer les pays baltes et dissuader le Kremlin de toute tentative d’avancer de nouveau ses pions dans les ex républiques soviétiques.

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Karosta : ancienne base navale des forces soviétiques en Lettonie. Une ambiance de guerre froide subsiste encore. © Ph Rochot.

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Dans ces pays profondément religieux, surtout la Lituanie, je m’interroge sur le rôle que peuvent avoir les croyances dans l’attitude politique des trois Etats. L’influence russe se ressent au niveau de l’église orthodoxe, très présente, très active, très appréciée des communautés russophones et qui bénéficie de la bénédiction du Kremlin. Mais difficile de dire jusqu’à quel point Moscou utilise la religion dans sa politique en pays baltes.

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Karosta : cathédrale orthodoxe de Saint-Nicolas. Elle servit de salle de sport et de cinéma durant l’occupation soviétique. © Philippe Rochot.

Il faut aussi compter avec les catholiques de Lituanie, majoritaires dans le pays, très influencés par le voisin polonais, vouant un culte illimité à feu le pape Jean-Paul II, dont on croise régulièrement le portrait.

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La colline des croix, lieu de culte et de passion pour les catholiques de Lituanie, avec ses milliers de croix plantées sur un site que les soviétiques n’ont jamais réussi à éliminer. © Philippe Rochot.

On parle aussi régulièrement du renouveau de la vie juive mais il est difficilement visible. Certes la mémoire est entretenue par des musées de l’holocauste, des centres culturels juifs, des plaques commémoratives et des stèles solitaires dans les forêts où les juifs étaient exécutés, mais plus de 70 ans après l’élimination par les nazis des 200 000 juifs de Lituanie, la communauté renaît avec difficulté.

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Synagogue de Kaunas, bâtie au 19ème siècle, l’un des rares lieux de culte juif ayant surmonté les épreuves de l’histoire. On comptait 35 synagogues à Kaunas avant la deuxième guerre mondiale. Il n’en reste qu’une. © Ph Rochot.

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Ce sont les juifs russes qui contribuent à la reprise timide du judaïsme aux pays baltes, en venant s’installer en Lituanie. On en compte 5000 dans le pays, dont 3000 à Vilnius. Un tourisme juif se développe également, centré sur la mémoire de cette ville surnommée autrefois « la Jérusalem du nord ».

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Plage de Jurmala, Lettonie. Station balnéaire pour les nouveaux riches russes. © Ph Rochot.

La présence russe a aussi un côté bon enfant. On croise facilement des familles russes sur les plages des pays baltes, « la côte d’Azur » des slaves. La nomenklatura de l’est apporte ses roubles dans les stations balnéaires comme Jurmala en Lettonie et se replie dans de riches villas au bord de la Baltique.

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En Lettonie, un centre d’espionnage soviétique transformé en télescope géant après le retrait de l’armée rouge. © Ph Rochot.

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Les lieux de mémoire les plus sordides deviennent des sites touristiques attrayants comme cet ancien camp de travail soviétique de Rummu en Estonie où plusieurs milliers de forçats exploitaient une carrière aujourd’hui envahie par les eaux et qui sert de lieu de détente et de plongée à la population locale et aux visiteurs de passage.

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Rummu, ancien camp soviétique de travail de sinistre mémoire, à 50 km de Talinn, la capitale d’Estonie. © Ph Rochot.

Le camp de Rummu symbolise un peu la banalisation du cauchemar passé. Les populations des pays baltes veulent aujourd’hui surmonter cette épreuve imposée par 45 années de régime soviétique et ne souhaitent pas retourner dans le giron russe. Elles se rassurent ainsi en écoutant la phrase que prononça Barack Obama lors de sa visite officielle à Tallinn en septembre 2014 : « La défense de Tallinn, de Riga et de Vilnius est aussi importante que celle de Berlin, Paris et Londres…Vous avez perdu votre indépendance une fois, vous ne la perdrez plus jamais. »

Philippe Rochot

Riga, Lettonie. La vieille ville.  (c) Ph Rochot.Baltes Riga Lettonie 2015 (6) (Copier)

Histoire du Buzz sur ma photo: « Yoga au-dessus d’un campement de migrants »… Philippe Rochot

Plus de 4000 clics et plus  de 600 retweetages…

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Séance de yoga au-dessus d’un campement de migrants: dimanche 5 juillet, cité de la mode, quai d’Austerlitz. (Ph Rochot)

Je ne pensais pas faire le buzz avec cette photo. J’étais venu sur le campement des migrants du quai d’Austerlitz à l’occasion d’un reportage. A mesure que je leur parlais, je voyais des pratiquants du yoga installer leurs tapis de mousse à l’étage supérieur et cela m’intriguait. Mon premier réflexe a été de me dire : « ils ne vont quand-même pas faire leur yoga ici ! ». J’ai attendu pour voir. Eh bien si ! Mais à mesure que se déroulait la séance j’ai trouvé l’exercice naturel. Les migrants, Soudanais pour la plupart, qui venaient de terminer la prière, n’étaient pas choqués de voir hommes et femmes en short et maillots de corps, pratiquer cette activité. Ils étaient même rassurés de constater qu’ils n’étaient pas traités comme des gêneurs. Les gens aux alentours sont plutôt sensibles à leur sort et leur donnent de l’eau ou quelque nourriture, en plus de ce qu’apportent les ONG. Au bout d’une heure environ ils m’ont pourtant demandé de partir. Ils n’aiment pas trop se faire remarquer. Certains ont encore en tête leur expulsion du boulevard de la Chapelle et préfèrent adopter un profil bas.

Les réactions des internautes face à la diffusion de ma photo ont été parfois violentes, dénonçant un scandale de la part de ce club qui fait du Yoga au-dessus de la misère d’un campement, d’autres écrivant au contraire que c’était aux migrants de dégager car ils squattaient l’endroit… Pour ma part je pense que ce sont deux mondes qui se côtoient, mais pas forcément indifférents l’un à l’autre. C’est le côté insolite de la scène qui m’a incité à faire la photo.

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Partie de golf à Melilla alors que des migrants passent le grillage de séparation..En 2014, quelque 20.000 migrants ont pris d’assaut les grillages de six mètres de haut qui cernent Melilla. 2.000 les ont franchis. (Joze Palazon (Reuters). La « Une de « El Mundo »..

Des internautes ont comparé ma photo (j’en suis fier)  à cette image de golfeurs sur un green, dans l’enclave de Mellila, se livrant à leur sport favori alors qu’une dizaine de migrants sont en train de franchir les barbelés qui séparent le Maroc de ce bout de territoire espagnol. L’image a fait un « grand buzz », plus que la mienne à coup sûr. Mais l’histoire n’est pas comparable. Au lieu d’aider les migrants en situation périlleuse, ou au moins de les encourager, les golfeurs les ignorent carrément. Les yogistes ignorent aussi apparemment les migrants du quai d’Austerlitz, mais ces gens ne sont pas en situation de détresse au moment où les yogistes font leurs exercices, simplement en situation d’attente. Je n’ai pas pu voir s’ils avaient salué les migrants à la fin de la séance et parlé avec eux puisqu’on m’a prié de quitter l’endroit.

Philippe Rochot

Liberté de l’info : pourquoi est-elle menacée ? La directive «Secret des affaires » débattue à Bruxelles… Philippe Rochot

Le journalisme d’investigation n’a pas toujours été le point fort de la presse française. Mais depuis une bonne décennie, des enquêtes très poussées ont été menées par des reporters indépendants ou même des journalistes du service public sur « les biens mal acquis », les paradis fiscaux, l’affaire du Médiator ou les dérives des multinationales.

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Peu de pétitions ont recueilli autant de signatures en si peu de temps. (Ph. Rochot)

La liberté de l’info et surtout d’investigation, qui est l’arme la plus noble de tout journaliste digne de ce nom, reste pourtant menacée par la directive européenne sur le « secret des affaires » dont le texte a été débattu ce mardi 16 juin au parlement européen. Il est officiellement destiné à « harmoniser la législation ». Mais à l’origine, l’objectif avoué par ses défenseurs est bien de « tarir les sources perverses »… Le texte, remanié et assoupli au cours des dernières 24 heures, a été voté par 19 voix contre 2 et 3 abstentions en commission des affaires juridiques sans aucun état d’âme. « Des aménagements ont été apportés, qui garantissent et renforcent les droits fondamentaux et la liberté de la presse » assure Constance le Grip, rapporteuse du texte. Le travail journalistique est plus explicitement mentionné comme une exception au principe du secret d’affaires, et la qualité de lanceurs d’alerte pour « des  gens poursuivant l’intérêt général  » a été ajoutée.  « Face à la multiplication inquiétante des cas de vols de secrets d’affaires, l’Europe ne pouvait rester silencieuse ou inerte dit-elle. Nous avons posé la première pierre d’un socle juridique européen commun pour lutter contre l’espionnage industriel, tout en préservant les libertés fondamentales, au premier rang desquelles la liberté d’expression et d’information » Ce texte va t-il rassurer les journalistes ? Pas sûr…

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Face au péril en la demeure, ils se sont mobilisés, à commencer par ceux qui se sentent directement concernés comme Fabrice Arfi de Médiapart, à qui l’on doit les révélations sur l’affaire Cahuzac ou l’enquête sur l’affaire Bettencourt, Edouard Perrin, mis en examen pour avoir révélé avec d’autres confrères le scandale des accords fiscaux entre le Luxembourg et les multinationales ou Elise Lucet qui anime le magazine de France2 « cash investigation » et s’est fait quelque peu bousculer et menacer par les représentants français de Huawei, l’un des rois du téléphone portable en Chine…

Fabrice Arfi ne cachait pas son inquiétude durant la petite manif qui rassemblait une trentaine de confrères, à deux pas de la représentation de la commission européenne à Paris : « cette directive est révélatrice d’une époque où la transparence doit être l’exception nous dit-il. C’est au journaliste de prouver que l’info qu’il va donner relève de l’intérêt général. On va instaurer une jurisprudence liberticide et se retrouver avec une loi instable qui sera totalement dissuasive pour les gens qui font de l’investigation ».

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Manif près de la représentation de la Commission européenne à Paris (Ph Rochot)

Il est clair qu’un journaliste indépendant n’osera jamais « lever un lièvre » de peur de se voir infliger une amende de plusieurs dizaines de milliers d’euros, qu’il ne pourra jamais payer. Officiellement l’objectif est pourtant louable : protéger les PME… Mais au-delà de cette bonne intention, on peut soupçonner autre chose comme le dit Elise Lucet, qui a pris la tête d’un vaste mouvement, « Stop à la directive sur le Secret des affaires ». La pétition a recueilli 300 000 signatures à la veille du débat. (change.org)

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« On n’est pas dans une défense corporatiste nous dit-elle. L’affaire du Médiator par exemple, touche et concerne la moitié des Français. Avec cette directive elle n’aurait sans doute pas existé…C’est la défense du droit à l’info qui est en jeu. On nous dit que c’est une directive pour protéger les PME alors qu’elle est surtout destinée à protéger les multinationales. » Ainsi les lanceurs d’alerte seront tenus de prouver qu’ils ont agi dans l’intérêt public.

Il est décevant de voir que cette directive a été discutée à Bruxelles, alors que la Belgique possède sans doute la meilleure loi de l’union européenne en matière de protection des sources. Chaque Etat membre de l’union pourra l’interpréter selon ses principes pour le meilleur et pour le pire.

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Ainsi la Hongrie, la Roumanie ou la Bulgarie pourraient en profiter pour serrer un peu plus la vis. Et la France me direz-vous ? Les pressions sur les députés européens, les prises de position de juges comme le juge Trevidic, opposé à la loi sur le renseignement en France, ou encore Eva Joly et les Verts, les campagnes comme « informer n’est pas un délit » pourront aider à faire pencher la balance pour en atténuer les effets. La crainte est en effet l’arbitraire car il faudra prouver que les informations livrées par quelque lanceur d’alerte ou interceptée par quelque femme de chambre, puis publiées dans la presse, soulèvent bien un problème d’intérêt général. Sous la pression des médias, la législation sur le Secret des affaires avait été écartée de la loi Macron. Mais si le texte adopté à Bruxelles est voté, la France devra adapter ses lois. Or  la directive pourrait bien être votée dès septembre.

Philippe Rochot

De la répression de Tiananmen, au bain de sang de la place Tahrir… Philippe Rochot

Les médias occidentaux, les militants des droits de l’homme, les intellectuels, commémorent chaque année le « massacre du 4 juin 1989 » sur la place Tiananmen à Pékin. Evoquera-t-on dans l’avenir avec autant de passion le « massacre de la place Tahrir » du 15 aout 2013 et ses 900 morts, en plein cœur de la capitale égyptienne ? Pas sûr. Après la répression de Tiananmen en 1989, un embargo sur les livraisons d’armes à la Chine avait été décrété. Il est même toujours en vigueur. La répression de la place Tahrir en août 2013, a boosté au contraire les ventes d’armes à l’Egypte du général Sissi.

 

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Matin calme sur la place Tiananmen à Pékin (Ph Rochot)

C’est devenu un grand classique dans les rédactions parisiennes, un événement incontournable qu’il faut rappeler chaque année : la répression du mouvement de la place Tiananmen à Pékin, qui fit entre 200 et 3000 tués dans la nuit du 3 au 4 juin 1989… 26 ans après, on ignore toujours le nombre exact des morts. Le pouvoir chinois s’est enfermé dans le mutisme et le négationnisme et ne reconnait pas même l’événement. 10% seulement des étudiants des universités de Pékin, connaissent l’image-symbole de la répression du 4 juin : cet homme seul, face à la colonne de blindés sur l’avenue Chang’an…

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Tiananmen, la place la plus surveillée du monde (Ph Rochot)

Les victimes sont pourtant bien réelles : une association clandestine baptisée « familles des victimes de Tiananmen » et conduite par Ding Xilin, dont le fils a été tué, a recueilli plusieurs centaines d’adhérents. A Pékin, la surveillance de la plus grande place du monde (sept fois la place de la Concorde) haut-lieu de la contestation est chaque année renforcée, avec force caméras et indics sur le qui-vive. Les journalistes occidentaux qui cherchent à recueillir des impressions sont bousculés, écartés, expulsés des lieux.

tank-man-du-4-juin-1989-place-tiananmen-en-lego_4913573 Copie Tiananmen pour course automobile

Le grand jeu des internautes chinois: singer les événements de Tianmen, comme un défi au pouvoir…

La bataille se déroule à présent sur le Net. Des internautes déjouent la censure, cette « grande muraille électronique » qui tente de filtrer et d’intercepter les sites non-politiquement corrects… Sur Weibo, le Twitter chinois, plusieurs dizaines de mots associés à l’événement comme : « Tiananmen » – « 4 juin 1989 « , « ce jour » ou « tank man », débouchent sur la phrase sans cesse répétée : « cette page ne peut être affichée ». Pour contourner l’obstacle, les internautes font aussi référence au « 35 mai ». Mais ce « nom de code » est censuré lui aussi.

Déjouer la censure est devenu un jeu pour les internautes chinois, les journalistes occidentaux et les militants des droits de l’homme. C’est une manière de défier le pouvoir en place, de montrer du doigt le talon d’Achille de cette deuxième puissance mondiale qui ne cesse de s’imposer, de prendre nos marchés, de grignoter un peu plus notre souveraineté, de nous donner des leçons. La défense de la cause des étudiants chinois, la réhabilitation de « la déesse de la démocratie » et ce rappel historique régulier des massacres du 4 juin, ne peuvent être qu’un noble combat et l’occident s’y engouffre avec délectation…

Le Caire Tahrir manif lemonde.fr Hassan Ammar

Environs de la place Tahrir au Caire: août 2013. Photo: LeMonde.fr: Hassan Ammar.

Plus suspect est le combat des « martyrs » de la place Tahrir en Egypte, avec le coup de force du général Sissi contre les frères musulmans… Rappelez-vous les manifestations pour ou contre le président Mohammed Morsi, lui-même issu de la confrérie. Le 15 aout 2013, l’armée décide de disperser par la force les manifestants pro-Morsi. 637 personnes sont tuées, chiffre reconnu par le ministère de la santé et qui grimpe à 900 morts quatre jours plus tard selon « Amnesty International. » La seule dispersion du Sit-in de la place « Rabaa al-Adawiya » a fait  377 morts. Aujourd’hui encore, plus d’une centaine de condamnés attendent dans le couloir de la mort, sans que leur sort ne suscite grande émotion de par le monde.

Egypte Diplo.gouv.fr

Pour l’occident, la cible du Caire est très différente de celle de Pékin. En Egypte, pas de héros, pas de « tank-man », pas de « déesse de la démocratie », juste une révolution soutenue par les médias et les chancelleries occidentales et qui a « dérapé » à leurs yeux, puisqu’elle a abouti à faire élire un candidat des « Frères musulmans », Mohamed Morsi. Prise du pouvoir et reprise en main, rétablissement de l’ordre militaire par le général Sissi, apparaissent donc comme une mesure de soulagement : l’Egypte, société militaire, retrouve sa place dans le concert des nations, reçoit une aide financière substantielle de l’Arabie et 24 avions français Rafale de combat, pour l’aider à faire respecter sa souveraineté jusque chez le voisin libyen.

Après la répression de Tiananmen de 1989, un embargo sur les livraisons d’armes à la Chine avait été décrété. Il est toujours officiellement en vigueur. La répression de la place Tahrir en août 2013, a boosté au contraire les ventes d’armes à l’Egypte du général Sissi. Dans pareil contexte international, les morts de la place Tahrir ne pèsent pas lourd. Moins lourd en tout cas que ceux de la place Tiananmen.

Philippe Rochot

Prix Albert Londres 2015: Jihadistes et tortionnaires… Philippe Rochot

La remise des prix Albert Londres dans la prestigieuse académie royale de Belgique avait quelque chose de pompeux et de solennel qui n’aurait pas déplu à l’ancien reporter du « petit journal »…

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De gauche à droite: Annick Cojean, présidente du Prix Albert Londres, Luc Mathieu, lauréat du Prix Ecrit, Cécile Allegra et Delphine Deloget, lauréates du Prix audiovisuel. (Bruxelles 30 mai 2015: Ph Rochot

Les journalistes qui l’ont reçu représentent  bien l’honneur de notre profession, comme Luc Mathieu pour sa série de portraits et de reportages en Syrie, Irak et Kurdistan. Alors que Daesh détient toujours des journalistes et des humanitaires dont la vie est suspendue à leur folie meurtrière, il reste encore des reporters pour aller au plus près et nous livrer ces témoignages comme celui de ce révolutionnaire syrien qui a failli être exécuté par les Jihadistes… « Les oiseaux ne chantaient pas cet après-midi-là, sur la colline d’Atareb, dans le nord de la Syrie. Il faisait froid, il pleuvait, c’était le 15 ou le 16 janvier dernier, se rappelle Farad Ahmad. Ses ravisseurs d’Al-Qaeda l’avaient forcé à s’agenouiller, tête cagoulée et mains liées dans le dos. «Je me suis vu mort, j’ai senti que j’étais mort.» Durant les secondes, la minute peut-être, où il attendait d’être abattu, Farad n’a pas pensé à sa famille ou à ses amis, encore moins à cette révolution syrienne qui n’en finit plus de dégénérer. Il dit avoir juste demandé à Dieu de ne pas oublier qu’il avait été «honnête» durant les vingt-huit années de sa vie. » (extrait de « Farad Ahmad, il ne (Sy)rie plus ».  (L’article est de Luc Mathieu. Le titre avec ce mauvais jeu de mot ne peut venir que de la rédaction de Libération.)

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Wadha et sa famille, échappée du territoire de Daesh (Photo Luc Mathieu, Libération)

Luc Mathieu est bien décidé à ne pas s’endormir sur ses lauriers. Il reste tant à faire en Syrie, en Irak, au Kurdistan, tant de témoignages à recueillir pour nous aider à comprendre ces conflits. Depuis l’année 2008 où il travaillait pour « Libé » à Kaboul, Luc Mathieu n’a cessé de nous raconter la guerre, et la vie des gens, avec cette rigueur qui depuis quatre ans, force l’admiration du jury du Prix Albert Londres.

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« Voyage en barbarie »… L’enfer du Sinaï diffusé sur Public Sénat (reportage de Cécile Allégra et Delphine Deloget.)

Dans la catégorie audiovisuel, deux femmes Cécile Allégra et Delphine Deloget, documentaristes, sont récompensées pour leur reportage : « voyage en barbarie », sujet essentiel, oublié, méconnu, qui raconte une traite des hommes inacceptable en notre siècle, avec ces Erythréens qui fuient leur pays et sont ensuite capturés au Sinaï par des bédouins qui demandent des rançons exorbitantes à leurs familles, recourant à la torture de leurs otages. L’affaire ne concerne pas quelques centaines de personnes mais plusieurs milliers. Le pouvoir égyptien adopte un silence complice sur cette nouvelle forme de traite des hommes et croise les bras devant la barbarie. « Avec Delphine, on a vu le mal absolu, c’est difficile à restituer », déclare Cécile Allegra, en évoquant les «camps de torture qui se sont mis en place de l’autre côté de la Méditerranée».

Voyage en barbarie

Certains diront que ces reportages traitent d’une actualité particulièrement anxiogène alors que le prix Albert Londres sait aussi récompenser la petite histoire, le clin d’œil sur le monde, présenter des héros positifs comme on dit dans le jargon du métier. Mais ces hommes et ces femmes qui osent témoigner de leur douleur sont à leur manière des héros positifs et le mérite d’un grand prix de reportage comme celui-ci est aussi de mettre en avant leurs récits bouleversants.

Philippe Rochot

Religieux pris en otage ou assassinés en Syrie: la nouvelle arme de Daesh… Philippe Rochot

Les religieux sont souvent têtus quand ils vivent en zones de conflits et choisissent en général de rester sur place contre vents et menaces. On l’a vu avec les moines de Tibhirine en Algérie, on l’a vu avec le père Vandenbeusch au Cameroun face à Boko Haram, avec les religieuses de Maaloula en Syrie ou même avec le père d’all Oglio. On le voit encore aujourd’hui avec le père Jacques Mourad, enlevé le 18 mai dans son monastère syrien de Mar Elias entre Homs et Palmyre.

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Père Jacques Mourad, jésuite, syriaque catholique, originaire de Homs, enlevé le 18 mai dernier lors de l’offensive des Jihadistes sur Palmyre…

La foi peut dit-on « déplacer les montagnes » mais elle ne protège pas de la folie meurtrière qui s’est emparée du pseudo Etat islamique. Les religieux font cependant partie des premiers informés quand des hommes armés envahissent une région. Mais eux aussi sont animés par le sentiment du martyr et du sacrifice: mourir pour sa foi, rester avec les fidèles pour les protéger, tenter de négocier des vies avec les forces du mal….Le père Jacques Mourad n’avait jamais envisagé la fuite. Au contraire. Il avait transformé son monastère en centre d’accueil pour les populations fuyant l’avancée de Daesh.

Syrie Irak Daech

La veille de son enlèvement, le prêtre syriaque envoyait un message à ses amis, s’inquiétant de la progression de l’Etat islamique dans la région, mais ne songeant aucunement à partir: « les extrémistes de Daesh s’approchent de notre ville. A Palmyre, ils ont tué beaucoup de gens en coupant leur tête. Priez pour nous, SVP.» L’après-midi du 18 mai, il était arrêté, enlevé par trois hommes armés dans son monastère de Mar Elias.

Armée du djihad etat islamique 2014

Le père Mourad s’était donné à fond dans la négociation d’un accord avec un autre groupe terroriste, le Front el Nosra pour protéger la ville de Qaryatayn où est bâti le monastère et où 30 000 personnes avaient trouvé refuge. Mais ces promesses ont été balayées par les vents de sable et l’avancée de Daesh. A chaque étape de leur progression, les éléments de l’Etat islamique procèdent à des arrestations de notables, de chefs de villages, de religieux. Ils ont des listes et sont parfaitement informés par des mouchards, collabos ou sympathisants. Les prêtres sont les premières cibles.

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Manifestation de soutien au père Dall’Oglio à Paris, six mois après son enlèvement: janvier 2014 (Ph. Rochot)

Le même scénario s’est déroulé en juillet 2013 avec le père jésuite italien Paolo dall’Oglio, kidnappé à Raqqa. Il avait tenté une médiation entre le groupe Etat islamique et la rébellion syrienne qui se disputaient le pouvoir autour de la ville. Des médias arabes comme la chaine de télévision saoudienne Al Arabyia ont annoncé qu’il avait été exécuté deux heures après son arrivée au QG de l’Etat islamique. Puis l’info a été démentie. Certains comme sa sœur veulent encore le croire vivant, détenu dans la région de Raqqa, mais aucune information n’est venue soutenir cet espoir.

Religieuses Malloula

Les douze  religieuses de Maaloula, prises en otages au début du conflit syrien, mais démentant avoir été traitées comme tel… (© L’Orient le Jour)

Le père Dall’Oglio a payé cher son engagement. Il était interdit de séjour en Syrie par le régime de Bachar El Assad pour avoir plaidé la cause des révoltés et s’était replié sur Kirkouk en Irak. Il était revenu clandestinement à Raqqa afin de soutenir la résistance syrienne. Les gens de l’EI n’ont guère été reconnaissants. Un prêtre pour un jihadiste, est un être méprisable, une figure symbolique de ces « croisés » qui veulent conquérir les terres sacrées, un mécréant, un espion. Que ces religieux puissent porter secours aux populations échappe totalement à ces êtres ignorants et incultes que sont les combattants de Daesh. L’esprit de tolérance n’a aucun sens pour eux. C’est pourtant cet esprit qui animait le père Dall’Oglio, le père Mourad, les moines de Tibhirine et qui a causé leur perte.

Philippe Rochot

 

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Guerre en Syrie : la tendresse quand-même….. « Alep, Point Zéro ». Photos de Muzaffar Salman… Philippe Rochot

A l’heure où l’occident s’inquiète surtout de la protection des ruines de Palmyre, menacées par l’offensive du groupe Etat islamique, la démarche de Mouzaffar Salman fait figure d’exception.

Syrie Alep Point zéro Photos Muzafar Salman mai 2015 (3) (Copier)

 Photos de Muzaffar Salman sur la façade de la maison des journalistes, Paris: 35  rue Cauchy.

Ce photoreporter syrien de l’agence Reuters, qui refuse le qualificatif de « reporter de guerre » ne cherche pas la mitraille, mais la douceur et la tendresse. Et il les trouve, au plus fort des combats d’Alep. Les photos format XL qu’il déploie sur la façade de la Maison des journalistes à Paris, se situent au-delà de la violence des affrontements qui endeuillent la seconde ville de Syrie.

Syrie expo Muzaffar Salmann vue du cimetière de Grenelle mai 2015 (3) (Copier)

L’expo de Muzaffar Salman, vue du cimetière de Grenelle…

Titre de l’expo : « Alep Point zéro ». Mais rien à voir avec « ground zero » et l’effondrement des tours de Manhattan… Le point zéro d’Alep, c’est ce labyrinthe qui serpente à travers les bâtiments dont les gens ont percé les murs pour passer d’une maison à l’autre, sans avoir à traverser la rue où sévissent les tireurs embusqués. Pareil itinéraire a créé des liens de solidarité entre les populations. Les habitants ont appris à mieux se connaitre, se soutenir. C’est dans cet esprit-là que Mouzaffar Salman photographie le conflit syrien. Dans l’horreur il va trouver la grâce, dans la détresse il va trouver l’humour, dans la violence il va trouver la douceur. « Au milieu d’une scène de guerre, dit-il, mon objectif traque la beauté, capture les détails et les instants de grâce. Les scènes magnifiques sont réelles, et le sont au-delà des ravages de la guerre. » (culture-islam.org).

Syrie expo Muzaffar Salmann vue du cimetière de Grenelle mai 2015 (2) (Copier)

Mouzaffar Salman se destinait à une carrière dans le tourisme mais il a finalement suivi la passion du père pour les clichés de la vie. « Quand je photographie, j’ai l’image de mon père en face de moi, je le sens rôder autour, c’est pour lui que je photographie, c’est lui qui m’a donné la passion de l’image» dit ce fils de charpentier, né à Homs en 1976, du temps d’une autre dictature, celle de Hafez el Assad, père de Bachar…

Syrie Alep Point zéro Photos Muzafar Salman mai 2015 (2) (Copier)

Alep Point zéro l'affiche

Dans ses photos, on trouve la part de guerre mais aussi celle du rêve, quand il nous montre ces Syriens regardant les étoiles et ce ciel d’où viennent aussi les barils de TNT lâchés par les hélicos de l’armée syrienne.

Ses images de la révolution syrienne ont été publiées dans le monde entier… sauf en Syrie. Mouzaffar Salman a dû fuir son pays en 2012 pour se réfugier au Liban, avant de gagner la France l’année suivante. Mais son témoignage sur ce conflit a valeur universelle.

 Philippe Rochot

« Alep Point Zéro ». Maison des journalistes, 35 rue Cauchy Paris 15ème.    Expo du 5 mai au 15 septembre 2015.

Prix Albert Londres 2015. Sélection écrit : du « hard » et du tendre. Philippe Rochot.

 Prix Albet Londres

Il est déroutant de se pencher sur le travail d’Albert Londres. L’homme a sévi dans tous les domaines: les bagnards de Cayenne, les forçats du tour de France, les pêcheurs de perle ou le port de Marseille. Désigner un lauréat au Prix qui porte son nom prend l’allure d’un tour de force.

10 dossiers de reportage sur les 67 présentés, ont été retenus pour la finale qui se déroulera le 30 mai à Bruxelles. Les hommes restent légèrement majoritaires avec 35 représentants sur 67 candidatures…

Remarque générale  : le style des papiers perd du souffle et s’éloigne souvent de ce langage imagé et percutant que nous laissa l’auteur de «  Terre d’ébène  ». De mauvaises langues mettent en cause un certain formatage qui serait enseigné dans les écoles de journalisme. D’un autre côté, le modèle anglo-saxon gagne du terrain. Tout reportage qui ne commencerait pas par un personnage serait condamné à mourir de froid…

« Le monde » se taille une bonne place dans la sélection.

Benoit-Vitkine_mugBenoit Vitkine rassemble une liste de reportages précis sur l’Ukraine, dans un style enlevé avec des personnages comme on les aime quand on est journaliste, à l’image de ce chef des pro-russes dans l’est de l’Ukraine: « pas un muscle du visage ne frémit, les yeux semble éteints. Dans ce discours exalté, débité d’une voix égale, presque lasse, réside la force d’Igor Strelkov ».

Soren Seelow s’est engagé dans une enquête minutieuse sur la tuerie de Charlie Hebdo, telle qu’elle fut vécue par les femmes de la famille Kouachi durant leur garde à vue. Mais ce sont surtout les petites histoires qui ont retenu l’attention du jury, comme celle de « L’homme au tableau volé », qui vécut pendant 15 ans avec un Rembrandt dérobé au musée de Draguignan, caché sous son lit. Il finira par craquer..

 Free-Asia-Bibi

Le Pakistan confirme sa réputation de mine d’or du reportage et plusieurs candidats ne se privent pas de l’exploiter, avec des sujets osés sur l’affaire Asia Bibi, ou la série des « maudits du blasphème » que nous présente Lucie Peytermann pour Libération.

Deux candidatures venues du Canada s’imposent. Celle de Isabelle Ashey qui marque les 20 ans du génocide au Rwanda et fait parler ces rescapés qui se sentent trahis par l’église. Dans les lieux de culte ils avaient trouvé refuge mais c’est là que les génocidaires sont venus les chercher.

C’est encore l’école anglo-saxonne qui nous fait verser dans le journalisme d’investigation avec l’enquête de Noémie Mercier sur les crimes sexuels impunis dans l’armée canadienne, un dossier qui agite aujourd’hui outre atlantique les États-majors et le monde politique.

Canada armée

Armée canadienne. L’enquête de Noémi Mercier a bouleversé les rapports au sein de l’armée et forcé l’Etat-major à rédiger un rapport sur les crimes sexuels.

Il faut saluer la constance de Claire Meynial, correspondante du Point en Afrique, qui navigue entre les menaces de Boko Haram au Nigéria, celles des Shebab en Somalie ou la fièvre d’Ebola au Libéria. Dans un pays qui compte 50 médecins pour 4 millions d’habitants, Claire Meynial accompagne les ramasseurs de corps.

Ebola sierra Leone oms

Ebola en Sierra Leone (Photo OMS)

Le prix Albert Londres accepte les livres mais n’a guère l’habitude de les primer. Celui de Léna Mauger sur « Les évaporés du Japon » a pourtant retenu l’attention : phénomène peu connu que celui de ces Japonais qui disparaissent d’un coup sans laisser de traces pour se refaire une autre vie ailleurs. « Elle fouilla la maison. Il avait emporté son permis de conduire, un sac de voyage et son cartable d’instituteur. Mais il avait laissé ses cartes de crédit, de transport, de santé et tous ses vêtements ».

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Les évaporés du Japon de Léna Mauger et Stéphane Remael.

 

 

 

Luc Mathieu, candidat depuis plusieurs années, valeur sûre de la profession, surmonte la sélection 2015. Il suit un révolutionnaire syrien qui a échappé à l’exécution par les djihadistes et traîne un profond désespoir dans son exil turc. L’homme est un prothésiste dentaire, ce qui vaut à Libé de puiser dans sa réserve de jeux de mots douteux et de titrer: « Il ne (Sy)rie plus… ».

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Alep: bombardement, 2013. (gouv.fr)

Mathieu Palain s’est branché pour la revue XXI sur le rap et la drogue à Chicago, la cité qui bat les records d’arme à feu en circulation. En plus soft, il accompagne des jeunes du 9-3 dans leur périple à vélo sur les plages de Normandie. Langage direct et vécu, situations cocasses : « Avec l’enchaînement des efforts, le corps est comme une vieille bécane qu’il faut lancer sur des centaines de mètres avant d’oser lui faire prendre de la vitesse…’C’est quoi ce chemin, même dans mon pays y en a pas des comme ça ! ».

Le regard d’un journaliste sénégalais sur les drames de l’Afrique est toujours étonnant. Celui de Pape Ndour s’illustre dans un langage-image qui nous émerveille, avec ce portrait de migrant rencontré à Tanger : « Djiby a encore des flash-backs. Souvent c’est dans le silence que tout réapparaît… Djiby est comme happé par le démon. Il a peur. Il a chaud et ne se sent plus lui-même. Le roc se fracasse. Tout lui revient. En plein figure et en taille réelle. »

Le cru 2015 de l’Albert Londres confirme les motivations, la volonté et la passion qui continuent d’animer la profession malgré les bouleversements économiques et numériques.

Philippe Rochot

PS : Proclamation des lauréats le 30 mai à 17 heures, à Bruxelles à l’Académie royale de Belgique.

Rappel sélection Ecrit:

– Isabelle Hachey (La Presse – Québec) pour ses sujets sur le Rwanda, le Kurdistan et le terrorisme.
– Claire Meynial (Le Point – France) pour ses sujets sur l’Afrique.
– Mathieu Palain (revue XXI – France) pour ses articles La Belle échappée et Nés pour le Rap.
– Léna Mauger (Les Arènes – France) pour son livre Les évaporés du Japon.
– Pape Sambaré Ndour (L’Observateur – Sénégal) pour ses articles sur l’Afrique.
– Lucie Peytermann (Libération – France) pour ses articles sur le Pakistan.
– Noémie Mercier et Alec Castonguay (L’Actualité – Québec) pour leur enquête sur les crimes sexuels dans l’armée.
– Benoît Vitkine (Le Monde – France) pour ses articles sur la Russie, l’Ukraine et l’Europe de l’Est.
– Soren Seelow (Le Monde – France) pour une sélection de reportages couvrant plusieurs thématiques dont Charlie Hebdo.
– Luc Mathieu (Libération – France) pour ses articles sur la Syrie, le Kusdistan et l’Irak.

Prix Albert Londres, tendances 2015. Entre Jihad et trafic d’êtres humains… Ph. Rochot

C’est l’honneur d’un prix comme l’Albert Londres d’accueillir les candidatures des reporters de retour des révoltes arabes, des conflits  d’Afrique ou de la « guerre à l’est »… A l’heure des exéutions de journalistes par le groupe Daech, des témoins continuent de prendre le risque de passer en Irak ou en Syrie, comme par exemple Youri Maldavsky et ses enfants d’Alep en guerre.

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Sur 38 reportages soumis au Jury, j’en ai compté 7 sur le conflit de Syrie et d’Irak. Certains sont réalisés au plus près des combats, d’autres tournés au départ de la France où les reporters suivent l’itinéraire des volontaires de l’Etat islamique, jusqu’à la frontière syrienne. Séquences parfois étonnantes comme celle où des journalistes de M6 rencontrent une jeune française de 15 ans qui va épouser un jihadiste rencontré sur Facebook et s’apprête à passer en Syrie avec la carte d’identité de sa sœur aînée, agée de 27 ans. Elle n’a éveillé les soupçons ni de la police des frontières française, ni de la police turque.

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Travailleurs népalais en partance pour les pays du Golfe (france24.fr)

L’esclavage moderne et le trafic des êtres humains tiennent une bonne place dans les reportages proposés, avec en exemple ces travailleurs népalais du Qatar, dont le sort est souvent ignoré par la communauté internationale, trop occupée par la réussite de la coupe du monde de football. Ces hommes sont bien les forçats des temps modernes.

Le sort des migrants reste un thème essentiel et accrocheur. Des reporters suivent des Africains qui tentent de passer les frontières de l’Europe par l’enclave espagnole de Melila au Maroc et font preuve d’ingéniosité en fabriquant des crochets avec du fer à béton pour escalader un double grillage qui se renforce un peu plus chaque semaine. D’autres nous racontent en image la détresse des candidats à l’émigration dans leur pays d’origine ou sur l’ itinéraire de leur exode, afin d’expliquer pourquoi ces hommes prennent tant de risques pour gagner le vieux continent. Ainsi les Érythréens, capturés par les bédouins du Sinaï dans leur fuite vers Israël ou l’Europe, nous révelent leurs plaies et leurs douleurs dans cet étonnant « voyage en barbarie » que nous offre Cecile Allegra. Ils sont affamés, torturés, rançonnés, emprisonnés. Leurs familles se ruinent pour obtenir leur libération sans que le gouvernement égyptien ne se mobilise vraiment pour empêcher pareil trafic d’êtres humains.

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Virus Ebola: l’info OMS. (Tv5.fr)

Il faut aussi saluer le courage des journalistes qui ont osé affronter le virus Ebola pour nous présenter des reportages fascinants sur ce fléau en voie d’éradication. « Pas payant à l’image !  » dit-on facilement dans les rédactions parisiennes en parlant d’Ebola, mais la façon dont l’épidémie est vécue par les populations africaines nous éclaire sur les difficultés que rencontrent les ONG pour secourir les victimes.

Un seule reportage sur la Chine a trouvé sa place, mais il porte sur un problème essentiel: celui des quelque 13 millions « d’enfants de l’ombre », ou « enfants noirs », nés en dehors des quotas imposés par la politique de l’enfant unique et qui n’ont pas d’identité et donc d’existence reconnue.

L’écriture et la mise en forme des reportages continuent d’évoluer. Le style « carnet de route » où le reporter se fait filmer dans son enquête et ses démarches s’impose avec son formatage habituel et ses formules toutes faites du genre: « mais d’où viennent ces trafiquants ? Je décide de me rendre dans la petite ville de etc… ». Ou encore:  » Nous décidons de pouruivre notre enquête.. ».ou bien « : » ce jour là M. Truc se rend au tribunal; je décide de l’ccompagner ». Ces formules toutes faites et rabachées ont-elle un avenir dans le journalisme moderne ? Pas sûr…

Rwanda Kigali prison centrale Amnesty

Rwanda, prison centrale de Kigali (photo Amnesty international)

Dans un autre registre, le reportage-témoignage sobre, direct, émouvant, sans commentaire, dépouillé de tout mouvement et de situation pouvant troubler le propos du témoin, s’impose également, avec des exemples réussis comme: « Rwanda, l’impossible pardon », témoignages de femmes génocidaires ou « Ceux qui amènent la tempête », récits de travailleurs cambodgiens vendus comme esclaves dans les pays d »Asie du sud-est tels que la Malaisie. L’histoire est construite à travers les propos d’une ouvrière violée par son employeur et l’on retrouve là « l’école Rithy Panh », qui d’ailleurs patronne le film.

Albert Londres pré selection 2015

Sept sujets sont donc sélectionnés pour la « finale », dont l’un sortira vainqueur: un choix toujours déchirant. La remise de prix est programmée le samedi 30 mai à l’académie royale de Belgique.

Philippe Rochot

(Prochain article: la sélection presse écrite du Prix Albert Londres)

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