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Philippe Rochot…Reportages pour mémoire…

Les métamorphoses du refuge de l’Aigle… Regard sur le livre de Charlie Buffet et Pascal Tournaire : « l’Aigle, un refuge phare »… Philippe Rochot

Refuge de l’Aigle : 1984. © Ph. Rochot.

« S’il te plait, dessine-moi un refuge ! »… Si le petit prince avait demandé à Saint-Exupéry de lui dessiner un abri de haute-montagne, sans doute aurait-il tracé les contours de cette cabane emblématique, voisine de la Meije, accrochée au rocher à près de 3500 mètres d’altitude : le refuge de l’Aigle. Charlie Buffet et Pascal Tournaire lui consacrent un livre à l’occasion de la naissance du nouveau refuge: « L’Aigle : un refuge phare ». Eux le comparent à la cabane de Charlot dans « la ruée vers l’or » qui menace de basculer dans le vide.

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Refuge de l’Aigle : 1925. (DR)
Et c’est bien le sentiment qu’on a quand on aborde ce refuge mythique : la fragilité de la construction dominant le glacier qui file 500 mètres plus bas et les haubans qui l’empêchent de basculer dans le vide en cas de tempête. Malgré cela on éprouve quand-même un sentiment de sécurité quand on est à l’abri de ses planches qui vous protègent plus ou moins du froid et de la bise glaciale.

Photo Pascal Tournaire

Le nouveau refuge de l’Aigle : © Pascal Tournaire.
Charlie buffet qui fait le parcours de montée avec l’ancienne gardienne Marie Gardent écrit : « Le sentier monte têtu comme un mulet, souvent droit dans la pente. Pas de vallées, pas de plat, pas de distance inutile : une rampe raide tendue vers les crêtes austères, qui s’élève d’un seul jet de l’étage des prés encore cultivés au pays des glaciers.»

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Montée à l’Aigle : 1996. © Ph. Rochot.
Marie Gardent connait parfaitement le chemin, par beau temps ou par brouillard. Elle est fille du guide Bruno Gardent, adjoint au maire de La Grave, mais surtout la plus jeune des 20 gardiens qui ont tenu le refuge depuis 1971. « Elle avait 20 ans écrit Charlie Buffet quand elle a commencé sa première saison là-haut. Le refuge de l’Aigle semblait l’attendre depuis qu’elle savait marcher. » En deux années passées à l’Aigle, Marie se souvient de ces nuits glacées où l’on ne sort pas de son sac de couchage ou de certains alpinistes effrayés à l’idée de dormir là et préférant redescendre dans la vallée.

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Vers le refuge de l’Aigle : un dénivelé de 1800 mètres.  1996. © Ph Rochot.
Il faut aimer l’Aigle pour y rester. Il faut aimer l’Aigle pour écrire sur ce refuge accroché à la roche et chargé de l’histoire de la montagne. Le rocher de l’Aigle abrita les premiers bivouacs d’alpinistes dès la fin du 19ème. siècle. La nécessité de bâtir une cabane s’imposa d’elle-même pour gravir la Meije orientale et le Pic central, mais surtout comme aboutissement de la longue traversée des arêtes de la Meije, évitant au grimpeur de descendre 1800 mètres de dénivelé en fin de journée après 12 heures d’escalade, pour regagner la vallée.

005 Refuge Aigle 1984 (Copier)Le refuge tenait par des haubans pour résister aux tempêtes. © Ph Rochot.

Le refuge fut achevé en 1910 et les premiers clients arrivèrent en 1911, lors d’une saison exceptionnelle où le soleil brilla durant trois mois. L’Aigle démarra très fort. Charlie Buffet qui nous livre un travail documenté et précis nous fait l’inventaire de la vaisselle et du mobilier qui figure dans les archives du Club Alpin: 1 boite à sel, 12 cuillers à soupe, 1 balayette, un billot, 3 bougeoirs etc…Il donne aussi le tarif des nuitées : 1 franc 50 par personne. Le souvenir de l’Aigle est soigneusement entretenu. Car un refuge où des alpinistes comme Gaston Rebuffat ont posé leurs fesses et accroché bonnets rouge et pulls jacquard aux clous des bas flancs, ça ne s’oublie pas.

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Le nouveau refuge de l’Aigle inauguré en août 2014. © Club alpin Toulouse.

Charlie buffet laisse la plume à Pascal Tournaire, auteur des photos du livre, pour le récit de la première hivernale de la directe de la Meije en février 1989. Une grimpe de froid et de souffrance avec le guide Bruno Gardent, le père de Marie et un danseur étoile, Jean Charles Verchère qui n’oubliera pas l’aventure, mais toujours avec en toile de fond le refuge de l’Aigle dont la présence, même lointaine rassure les cordées. Car il y a un « esprit Aigle » précise Charlie Buffet : « l’Aigle est un symbole ; il est l’idée du refuge, il est tous les refuges : ceux qu’on a rêvés et qui ont disparu, ceux qu’on a fréquentés et qu’on ne verra jamais, ceux qu’on aurait aimé sauver et qu’une avalanche a emportés ».

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Le territoire de l’Aigle : la Meije. 2013. © Ph Rochot.
Dans ces conditions, démonter l’Aigle est vécu comme un sacrilège. Il a fallu 15 ans de pourparlers pour faire accepter la construction du nouveau refuge aux nostalgiques et aux vieux guides. Une association de défense de l’Aigle a même été créée et des recours déposés au tribunal. On a pu voir ainsi des dirigeants du Club Alpin de Briançon comme Jean Berriot se lancer dans une grève de la faim pour empêcher le démontage du vieux refuge. Il faudra un médiateur. Le témoignage de Marie Sangnier gardienne à l’Aigle de 1992 à 1998 sera déterminant dans la solution adoptée: « A l’Aigle a-t-elle dit, on est le maître du monde. On voit tout, on domine tout…. Quand on est assis dans la cuisine, on a l’impression qu’on est dans un avion. Il faut aimer la solitude. L’Aigle, on ne peut pas y aller juste pour garder un refuge. C’est une philosophie de vie. Il faut vraiment le vouloir, l’avoir en soi, comme une partie de soi. »

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Le nouveau refuge exposé à Grenoble : 2014. (DR)
L’architecte du nouveau refuge , Jacques-Félix Faure, qui s’est battu pour la construction de ce bijou de l’architecture de montagne, a dû réviser complètement son projet. Mais le résultat est là. Il joue classique et conserve la charpente du passé, donnant satisfaction aux nostalgiques de l’ancien refuge qui est donc démonté. Il était temps s’est laissé dire Charlie Buffet. Les planches étaient rongées par l’humidité, pourries : « on enfonçait les doigts dans les poutres »… Le nouveau refuge a d’abord été construit dans la vallée, puis les pièces transportées par hélico et assemblées en haut. Chaque élément ne devait pas peser plus de 650 kg afin de pouvoir prendre la voie des airs. Pascal Tournaire nous présente les photos de chaque étape de la construction dans la dernière partie du livre.

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Charlie Buffet/ Pascal Tournaire, auteurs de « l’Aigle un refuge phare ».
Le nouveau refuge de l’Aigle a été inauguré le 9 août 2014. Il peut accueillir 30 personnes sur 40m2. Louis Gaillot, 27 ans en est le premier gardien… L’architecte Jacques Félix Faure nous offre dans ce livre une conclusion digne de ce « refuge phare ». « Là-haut dit-il, on est un peu comme des Indiens ou des Inuits, en symbiose avec un territoire. C’est notre culture montagnarde et comme les Inuits on ne doit pas la perdre. L’Aigle nous aide à exprimer ça. »
Philippe Rochot
– L’Aigle Un refuge Phare. Charlie Buffet/Pascal Tournaire.
Editions Guérin. 35 €

Le grand tournant des Rencontres d’Arles. Philippe Rochot.

001 Arles 2015 blog (35) (Copier)– Une partie des ateliers SNCF restaurés, accueillent déjà plusieurs expos comme l’histoire des pochettes de disques.… © Ph Rochot.

La fournaise du mois d’août s’est installée sur les anciens ateliers de la SNCF mais les équipes continuent leur travail. Il faut aller vite. Le chantier lancé par la fondation Luma doit être terminé dans deux ans. Il permettra de réhabiliter sept bâtiments qui abriteront le nouveau Centre mondial de l’art contemporain, le vieux rêve de la milliardaire Maja Hoffmann.

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– Arles et les ateliers SNCF: le grand chantier. (© Ph Rochot.)
Ce « mini Guggenheim » va dévorer 10000 m2 de terrain aux Rencontres d’Arles, soit la moitié de l’espace vital de ce rendez-vous incontournable de la photographie. Dès 2016, le grand tournant sera pris. « Luma Arles » va récupérer l’ensemble des ateliers SNCF. Resteront seulement les espaces traditionnels : églises, musées, chapelles, abbaye de Montmajour, salles municipales etc.. . Mais autant de lieux où il reste possible de présenter les créations nouvelles, les idées les plus ambitieuses, les plus osées, les plus dérangeantes qui ont fait la gloire de la cité et de son festival Photo. La qualité des Rencontres d’Arles ne doit pas se mesurer à l’étendue de la surface occupée par les expos.

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– Arles ; un éternel rendez-vous pour Martin Paar, mais cette fois avec la sonorisation de Matthieu Chedid..(c) Ph. Rochot.
En cette année 2015, on compte 35 expos et 35 000 œuvres exposées. On se rassure en retrouvant un Arles qu’on aime avec des œuvres aussi originales que celle de Sandro Miller et son hommage aux maitres de la photographie sous la forme de portraits de l’acteur John Malkovitch transformé en Salvador Dali, en Che Guevarra ou en Pablo Picasso.

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– Malkovitch en migrante pour rendre hommage à la célèbre photo de Dorothea Lange.(Courtesy).
On salue des artistes à la démarche originale comme Paolo Woods et Gabriele Galimberti avec leurs photos des « Paradis fiscaux ». On donne un coup de chapeau à des photographes aux idées simples donc géniales comme Thierry Brouet qui braque habilement son objectif sur les personnes ayant acquis des objets les plus insolites sur « Le Bon Coin ». Elles sont éternisées à côté de leurs objets de rêves : caravane pliante, cercueil, vieux skis, bateau à vapeur etc…

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– Avion privé de fabrication artisanale, en vente sur « Le Bon Coin » : Thierry Brouet (Courtesy).
Il faut aussi accorder une mention spéciale aux « façades » de Markus Brunetti, architecte qui photographie les cathédrales d’Europe avec une technique numérique qui lui est propre et met en valeur comme jamais la précision des bâtisseurs.

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– Les « façades » de Markus Brunetti. © Ph Rochot.
J’attendais beaucoup de la série sur le « tourisme de la désolation » proposée par Ambroise Tézenas, une idée simple et donc bonne. L’expo montre les lieux des tragédies comme le tremblement de terre du Sichuan, l’explosion de Tchernobyl, les massacres et génocides du Cambodge et du Rwanda, mais sans bien nous présenter les visiteurs, leur personnalité, leurs motivations et ce qui les conduit à se sentir en harmonie avec eux-mêmes dans le « black tourism ». L’auteur ne fixe pas non plus la limite entre tourisme de désolation et tourisme de mémoire. Un pèlerinage à Auschwitz par exemple fait-il partie du tourisme de désolation ou de l’entretien légitime et incontestable du souvenir ?

Visite des ruines du tremblement de terre du Wenchuan dans la province du Sichuan (Chine).

Touristes chinois devant les ruines du tremblement de terre du Sichiuan de 2008 (Courtesy Ambroise Tézenas).

De ces Rencontres 2015, je retiens des centaines de photos : celles d’Alice Wielinga sur la Corée du Nord où l’artiste mêle adroitement les images naïves distillées par le régime de Pyongyang et les images de la réalité qu’elle a pu saisir dans un voyage épique à travers le pays.
Les documents ethnographiques sont aussi de qualité comme les photos du Sphinx de Guizeh, tantôt ensablé, tantôt dégagé, parfois restauré, tirées de la collection de Gustave Legray. Sublimes sont les portraits rapportés par le prêtre allemand Martin Gusinde saisis en Terre de feu au début du siècle dernier et présentés au Cloître saint-trophine.

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Travaux de restauration et de dégagement du Sphinx. (Courtesy Gustave Legray)
On trouve toujours de la place pour exposer de la qualité mais certaines sélections ont pu surprendre et leur retrait pur et simple permettrait de gagner de l’espace… De même on peut s’interroger sur la nécessité de fouiller dans les fonds du musée Réattu ou ceux de la Maison européenne à Paris (MEP) pour nous faire retrouver Irving Penn, Robert Frank, Richard Avedon et l’éternel Lucien Clergue (fondateur des Rencontres d’Arles) : des poids lourds de l’image, incontournables à qui il faut régulièrement rendre hommage, mais qui ne contribuent pas au renouveau de l’événement.

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– Omar Victor Diop : dans la peau des grands hommes africains de l’époque de la colonisation. portraits (Courtesy).
Alors si les Rencontres donnent l’impression de « tirer à la ligne » c’est que l’espace qui va rester est largement suffisant. De son côté, la Fondation Luma n’entend pas se couper des Rencontres et elle le prouve en ouvrant par exemple un secteur rénové de l’atelier des Forges, à l’expo très appréciée du public sur l’histoire de la photo par les pochettes de disques.

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– « Total records » : les photos des pochettes de disques, Manitas de Plata. (Courtesy)
Que peut apporter la Fondation Luma dans un Parc des Ateliers SNCF restauré et rénové ? Maja Hoffmann sa présidente nous le montre de façon magistrale avec le choix de l’envoûtante mise en scène sonore de Janet Cardiff, un chœur de 40 voix de la cathédrale de Salisburry. Elle met déjà en pratique son nouvel objectif : « penser et produire des expos dans leurs formes les plus variées ». Le nouveau patron des Rencontres d’Arles Sam Stourdzé n’est finalement pas loin de ce concept quand il dit : « Mon mot d’ordre, c’est de décloisonner. Que la photographie reste ce qu’elle est mais qu’à travers elle, se superposent des résonances avec le cinéma, la musique, l’art et la pensée de façon générale»… A condition que Arles puisse rester un festival de Photographie.

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– Arles, août 2015. © Ph Rochot.
La fondation Luma et son centre d’art devraient attirer vers Arles des milliers de visiteurs supplémentaires, ouvrir d’autres horizons aux artistes, à la création et au bout du compte profiter à l’événement que représente le festival. C’est là que se situent les défis et le vrai tournant pour les Rencontres de la Photographie.
Philippe Rochot

Pékin et la Chine à l’épreuve des JO d’hiver. Ph Rochot.

Quand la Chine se voit attribuer une distinction ou un rôle sur la scène internationale, la même question revient sur le tapis : et les droits de l’homme ? Les ONG rappellent alors la détention de journalistes et de blogueurs, la censure de la presse, la répression au Tibet ou au Xinjiang etc…

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Les sports d’hiver en Chine: station du Hebei… 2004 © Ph Rochot

Lors du vote sur l’attribution des JO d’hiver de 2022, la question n’a pas même été évoquée ce qui a permis de simplifier le débat et d’ouvrir à Pékin une autoroute pour ces JO . En jouant de nouveau la carte de la Chine, le Comité olympique a voulu parier sur une « valeur sûre ».

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Paysans du Hebei, découvrant les sports d’hiver : février 2004. © Ph Rochot.

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Pour les JO de l’été 2008, Pékin avait tenu ses engagements à la lettre dans la réalisation des stades et du village olympique, dans la gestion des médias et des retransmissions des épreuves au monde entier. Avec Pékin ville olympique, pas de contestation possible, pas de syndicat mécontent cherchant à profiter de l’occasion pour paralyser les transports ou de manifestants prêts à barrer l’accès aux stades pour la défense d’une cause oubliée. L’ordre sera respecté.

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Pékin sous la neige depuis la « colline au charbon » : janvier 2005. © Ph Rochot.

Pékin l’emporte de justesse face à Almaty, ancienne capitale du Kazakhstan, pourtant située au pied des hautes-montagnes du Talgar qui culmine à près de 5000 mètres. Au-dessus d’Almaty, les pistes sont recouvertes de vraie neige dès l’automne, une neige parfois trop abondante puisque les accès sont souvent paralysés pendant plusieurs jours à cause des tempêtes : un mauvais point finalement…

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Montagnes du Kazakhstan, aux portes d’Almaty : octobre 2012. © Ph Rochot.

Avec la Chine, la neige artificielle s’impose, ou plutôt la « neige de culture » comme on dit pudiquement pour faire croire que la neige pulvérisée au canon reste naturelle et donner à l’opération un caractère écolo. La région de Zhangjiakou ne reçoit guère que 5 à 15 cm de neige chaque hiver. Il faudra donc « plâtrer » le site avec force canons à neige. Les Chinois affirment pourtant qu’ils ne dépenseront pas plus de 1% des réserves d’eau de la région du Hebei pour alimenter les pistes du slalom géant, du ski de fond ou du bob. Les champions vont donc devoir affronter une neige fabriquée sur mesure, compacte et que tous n’apprécient pas.

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Les pistes de compétition des montagnes du Hebei, sont encore à tracer. (DR)

Le guide et alpiniste de haut niveau Serge Koenig, qui parcourt depuis trois décennies les montagnes de Chine fait un constat évident : « La Chine n’est pas un pays à ski naturel et cet événement se fera soit avec 100% de neige de culture, soit avec de la neige tombant des nuages plombés chimiquement nous dit-il. Tout cela pose d’ailleurs la question de la viabilité des JO d’hiver car même les Alpes n’ont plus la ressource en neige suffisante pour les organiser sans canons à neige. »

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Pékin, la neige existe, je l’ai rencontrée… 2004 © Ph. Rochot.

Autre casse-tête : l’éloignement. Les « montagnes » sont à 180km de Pékin. Les Chinois vont donc construire un TGV qui traversera les régions pauvres du Hebei pour arriver jusqu’aux pistes de compétition : un bouleversement, une ouverture économique qui donnera à la province l’occasion de faire un « grand bond en avant » et de développer l’industrie du ski encore embryonnaire. « C’est un choix pour Pékin de développer des zones pauvres du Hebei avec ces JO et de créer des nouvelles villes-stations avec loisirs et résidences secondaires pour les Pékinois » nous précise Serge Koenig.
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Pékin: nettoyage de la neige au Temple du ciel: (c) Ph Rochot.

Il reste sept années à Pékin pour lutter efficacement contre la pollution endémique qui empoisonne la vie des populations. Contrairement à 2008, les JO cette fois ont lieu en hiver, saison où la Chine se chauffe au charbon, faisant régner sur les villes une atmosphère suffocante.
Lors de la visite du comité olympique en février 2002, les autorités avaient interdit pour quelques jours le chauffage au charbon dans plusieurs quartiers de Pékin, alors que le thermomètre était descendu au-dessous de zéro. Personne n’avait protesté et Pékin avait pu se présenter comme une ville à l’air purifié. Il sera difficile cette fois de rééditer la même manipulation pour les Jeux de 2022…

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Pékin, le retour du soir, sous la neige : 2004. © Ph Rochot.

Certes la capitale olympique a déménagé sa principale usine sidérurgique qui consommait trop de charbon, mais les centrales électriques qui alimentent Pékin fonctionnent encore à la houille noire. De même la circulation automobile a atteint un niveau de saturation jamais égalé. Du pain sur la planche avant 2022 . Cela n’a pas empêché la Chine de présenter un dossier financier très acceptable avec « seulement » 1,2 milliards d’euros de dépenses directes (installations sportives et infrastructures), un élément qui a fait pencher la balance en faveur de Pékin, celui d’Almaty étant de 30% plus élevé.

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Le « nid d’oiseau » va reprendre du service. Pékin 2010 © Ph Rochot.

Les anciennes capitales olympiques se plaignent toujours qu’elles ne parviennent pas à rentabiliser leurs installations. Pékin réussit le tour de force de donner un deuxième souffle à son nid d’oiseau, à son cube-piscine, à son infrastructure hôtelière et à devenir la première capitale à organiser Jeux d’été et Jeux d’hiver.
Philippe Rochot

Aux frontières russes de l’Union européenne: itinéraire en pays baltes. Philippe Rochot

Des peuples qui ont survécu à 45 années d’occupation soviétique méritent sûrement le respect…Lituaniens, Lettoniens et Estoniens font partie de ceux-là.

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Lituanie : remise de diplômes universitaires à la mairie de Vilnius : une jeunesse étudiante profondément attachée à l’Europe. © Philippe Rochot.

L’existence des Etats baltes s’est rappelée à notre bon souvenir à l’occasion de la crise grecque. Les trois pays: Estonie, Lituanie et Lettonie avaient vécu comme un rêve de liberté leur entrée dans l’union européenne pour laquelle ils ont consenti beaucoup de sacrifices. Ils sont aujourd’hui quelque peu amers, estimant que la Grèce a bénéficié d’un régime de faveur alors qu’eux-mêmes ont dû affronter sans protester de rudes mesures de rigueur pour entrer dans la zone euro.

Un itinéraire dans ces pays, voisins d’une Russie qui fait gonfler ses muscles depuis la crise en Ukraine, a quelque chose de passionnant et mérite le voyage.

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La statue de Lénine à la frontière russe au nord de l’Estonie, mise de côté mais pas éliminée. © Ph Rochot.

« On ne choisit pas ses voisins » répète le vieux dicton. Les pays baltes sont contraints de vive aux portes de la Russie, tout en étant membres de l’Union européenne et s’en accommodent. « Nous n’avons rien contre les Russes » disent facilement les habitants, mais le joug de l’URSS qu’ils ont supporté durant presque un demi-siècle est difficile à oublier.

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Base de missiles soviétiques de Plotskine (Lituanie). Elle comprend 4 silos de missiles d’une portée de 2000km. Fermée en 1978, elle est devenue un site touristique instructif, apprécié des visiteurs des pays baltes. © Ph Rochot.

Estonie, Lettonie et Lituanie, transpirent encore de la présence soviétique avec leurs bases militaires, leurs camps de travail, leurs prisons, leurs ports de guerre désertés, leur matériel d’armement grossièrement abandonné, leurs déchets chimiques ou même nucléaires polluant les sols. 40.000 soldats soviétiques étaient stationnés uniquement en Lituanie. Ce pays a vu passer en quelques mois tous les contingents de l’armée rouge qui occupaient les pays de l’est et qui se sont retirés après les indépendances de 1991.

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Les pays baltes, coincés entre la Baltique, la Russie, la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad. (DR)

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La Lituanie ménage son grand voisin chez qui elle se fournit avantageusement en énergie mais redoute avec les autres pays baltes de devenir une deuxième Ukraine. Car le schéma est sensiblement le même avec des populations russophones qui vivent à la frontière comme à Narva. 70 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, cette ville peuplée à 90% de russophones et où poussent encore les herbes folles semble toujours dévastée.

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Narva, frontière Estonie-Russie : un calme apparent plutôt rassurant . © Ph Rochot.    

A Narva, les gens se disent attachés à l’Estonie mais on sait que les Russes peuvent facilement envoyer leurs « bérets verts » de l’autre côté et mettre l’Europe devant un nouveau scénario à la Donetzk, avec des séparatistes pro-russes réclamant un rattachement au grand frère. Le spectacle de la frontière n’a pourtant rien d’inquiétant : des centaines de camions et de voitures la franchissent dans les deux sens chaque jour et aucune force militaire n’est visible depuis les hauteurs dominant la rivière Narva.

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Tallinn , capitale de l’Estonie, a tenté d’effacer le passé soviétique en restaurant la vieille ville, classée au patrimoine de l’UNESCO. © Ph Rochot.

Mais ce calme apparent n’est pas suffisant pour rassurer les pays de l’OTAN qui viennent de faire une démonstration de force remarquée en Europe centrale et orientale. Les manœuvres militaires du printemps dans les trois états baltes ont engagé plus de 3000 soldats américains et un matériel impressionnant composé d’hélicoptères Black Hawk, de chars Abrams et d’avions de chasse tueurs de blindés…

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Croiseur américain dans le golfe de Riga: juillet 2015 © Ph Rochot.

Des croiseurs US mouillaient encore cet été dans le golfe de Riga. La présence de forces navales américaines a un double objectif : rassurer les pays baltes et dissuader le Kremlin de toute tentative d’avancer de nouveau ses pions dans les ex républiques soviétiques.

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Karosta : ancienne base navale des forces soviétiques en Lettonie. Une ambiance de guerre froide subsiste encore. © Ph Rochot.

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Dans ces pays profondément religieux, surtout la Lituanie, je m’interroge sur le rôle que peuvent avoir les croyances dans l’attitude politique des trois Etats. L’influence russe se ressent au niveau de l’église orthodoxe, très présente, très active, très appréciée des communautés russophones et qui bénéficie de la bénédiction du Kremlin. Mais difficile de dire jusqu’à quel point Moscou utilise la religion dans sa politique en pays baltes.

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Karosta : cathédrale orthodoxe de Saint-Nicolas. Elle servit de salle de sport et de cinéma durant l’occupation soviétique. © Philippe Rochot.

Il faut aussi compter avec les catholiques de Lituanie, majoritaires dans le pays, très influencés par le voisin polonais, vouant un culte illimité à feu le pape Jean-Paul II, dont on croise régulièrement le portrait.

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La colline des croix, lieu de culte et de passion pour les catholiques de Lituanie, avec ses milliers de croix plantées sur un site que les soviétiques n’ont jamais réussi à éliminer. © Philippe Rochot.

On parle aussi régulièrement du renouveau de la vie juive mais il est difficilement visible. Certes la mémoire est entretenue par des musées de l’holocauste, des centres culturels juifs, des plaques commémoratives et des stèles solitaires dans les forêts où les juifs étaient exécutés, mais plus de 70 ans après l’élimination par les nazis des 200 000 juifs de Lituanie, la communauté renaît avec difficulté.

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Synagogue de Kaunas, bâtie au 19ème siècle, l’un des rares lieux de culte juif ayant surmonté les épreuves de l’histoire. On comptait 35 synagogues à Kaunas avant la deuxième guerre mondiale. Il n’en reste qu’une. © Ph Rochot.

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Ce sont les juifs russes qui contribuent à la reprise timide du judaïsme aux pays baltes, en venant s’installer en Lituanie. On en compte 5000 dans le pays, dont 3000 à Vilnius. Un tourisme juif se développe également, centré sur la mémoire de cette ville surnommée autrefois « la Jérusalem du nord ».

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Plage de Jurmala, Lettonie. Station balnéaire pour les nouveaux riches russes. © Ph Rochot.

La présence russe a aussi un côté bon enfant. On croise facilement des familles russes sur les plages des pays baltes, « la côte d’Azur » des slaves. La nomenklatura de l’est apporte ses roubles dans les stations balnéaires comme Jurmala en Lettonie et se replie dans de riches villas au bord de la Baltique.

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En Lettonie, un centre d’espionnage soviétique transformé en télescope géant après le retrait de l’armée rouge. © Ph Rochot.

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Les lieux de mémoire les plus sordides deviennent des sites touristiques attrayants comme cet ancien camp de travail soviétique de Rummu en Estonie où plusieurs milliers de forçats exploitaient une carrière aujourd’hui envahie par les eaux et qui sert de lieu de détente et de plongée à la population locale et aux visiteurs de passage.

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Rummu, ancien camp soviétique de travail de sinistre mémoire, à 50 km de Talinn, la capitale d’Estonie. © Ph Rochot.

Le camp de Rummu symbolise un peu la banalisation du cauchemar passé. Les populations des pays baltes veulent aujourd’hui surmonter cette épreuve imposée par 45 années de régime soviétique et ne souhaitent pas retourner dans le giron russe. Elles se rassurent ainsi en écoutant la phrase que prononça Barack Obama lors de sa visite officielle à Tallinn en septembre 2014 : « La défense de Tallinn, de Riga et de Vilnius est aussi importante que celle de Berlin, Paris et Londres…Vous avez perdu votre indépendance une fois, vous ne la perdrez plus jamais. »

Philippe Rochot

Riga, Lettonie. La vieille ville.  (c) Ph Rochot.Baltes Riga Lettonie 2015 (6) (Copier)

Histoire du Buzz sur ma photo: « Yoga au-dessus d’un campement de migrants »… Philippe Rochot

Plus de 4000 clics et plus  de 600 retweetages…

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Séance de yoga au-dessus d’un campement de migrants: dimanche 5 juillet, cité de la mode, quai d’Austerlitz. (Ph Rochot)

Je ne pensais pas faire le buzz avec cette photo. J’étais venu sur le campement des migrants du quai d’Austerlitz à l’occasion d’un reportage. A mesure que je leur parlais, je voyais des pratiquants du yoga installer leurs tapis de mousse à l’étage supérieur et cela m’intriguait. Mon premier réflexe a été de me dire : « ils ne vont quand-même pas faire leur yoga ici ! ». J’ai attendu pour voir. Eh bien si ! Mais à mesure que se déroulait la séance j’ai trouvé l’exercice naturel. Les migrants, Soudanais pour la plupart, qui venaient de terminer la prière, n’étaient pas choqués de voir hommes et femmes en short et maillots de corps, pratiquer cette activité. Ils étaient même rassurés de constater qu’ils n’étaient pas traités comme des gêneurs. Les gens aux alentours sont plutôt sensibles à leur sort et leur donnent de l’eau ou quelque nourriture, en plus de ce qu’apportent les ONG. Au bout d’une heure environ ils m’ont pourtant demandé de partir. Ils n’aiment pas trop se faire remarquer. Certains ont encore en tête leur expulsion du boulevard de la Chapelle et préfèrent adopter un profil bas.

Les réactions des internautes face à la diffusion de ma photo ont été parfois violentes, dénonçant un scandale de la part de ce club qui fait du Yoga au-dessus de la misère d’un campement, d’autres écrivant au contraire que c’était aux migrants de dégager car ils squattaient l’endroit… Pour ma part je pense que ce sont deux mondes qui se côtoient, mais pas forcément indifférents l’un à l’autre. C’est le côté insolite de la scène qui m’a incité à faire la photo.

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Partie de golf à Melilla alors que des migrants passent le grillage de séparation..En 2014, quelque 20.000 migrants ont pris d’assaut les grillages de six mètres de haut qui cernent Melilla. 2.000 les ont franchis. (Joze Palazon (Reuters). La « Une de « El Mundo »..

Des internautes ont comparé ma photo (j’en suis fier)  à cette image de golfeurs sur un green, dans l’enclave de Mellila, se livrant à leur sport favori alors qu’une dizaine de migrants sont en train de franchir les barbelés qui séparent le Maroc de ce bout de territoire espagnol. L’image a fait un « grand buzz », plus que la mienne à coup sûr. Mais l’histoire n’est pas comparable. Au lieu d’aider les migrants en situation périlleuse, ou au moins de les encourager, les golfeurs les ignorent carrément. Les yogistes ignorent aussi apparemment les migrants du quai d’Austerlitz, mais ces gens ne sont pas en situation de détresse au moment où les yogistes font leurs exercices, simplement en situation d’attente. Je n’ai pas pu voir s’ils avaient salué les migrants à la fin de la séance et parlé avec eux puisqu’on m’a prié de quitter l’endroit.

Philippe Rochot

Liberté de l’info : pourquoi est-elle menacée ? La directive «Secret des affaires » débattue à Bruxelles… Philippe Rochot

Le journalisme d’investigation n’a pas toujours été le point fort de la presse française. Mais depuis une bonne décennie, des enquêtes très poussées ont été menées par des reporters indépendants ou même des journalistes du service public sur « les biens mal acquis », les paradis fiscaux, l’affaire du Médiator ou les dérives des multinationales.

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Peu de pétitions ont recueilli autant de signatures en si peu de temps. (Ph. Rochot)

La liberté de l’info et surtout d’investigation, qui est l’arme la plus noble de tout journaliste digne de ce nom, reste pourtant menacée par la directive européenne sur le « secret des affaires » dont le texte a été débattu ce mardi 16 juin au parlement européen. Il est officiellement destiné à « harmoniser la législation ». Mais à l’origine, l’objectif avoué par ses défenseurs est bien de « tarir les sources perverses »… Le texte, remanié et assoupli au cours des dernières 24 heures, a été voté par 19 voix contre 2 et 3 abstentions en commission des affaires juridiques sans aucun état d’âme. « Des aménagements ont été apportés, qui garantissent et renforcent les droits fondamentaux et la liberté de la presse » assure Constance le Grip, rapporteuse du texte. Le travail journalistique est plus explicitement mentionné comme une exception au principe du secret d’affaires, et la qualité de lanceurs d’alerte pour « des  gens poursuivant l’intérêt général  » a été ajoutée.  « Face à la multiplication inquiétante des cas de vols de secrets d’affaires, l’Europe ne pouvait rester silencieuse ou inerte dit-elle. Nous avons posé la première pierre d’un socle juridique européen commun pour lutter contre l’espionnage industriel, tout en préservant les libertés fondamentales, au premier rang desquelles la liberté d’expression et d’information » Ce texte va t-il rassurer les journalistes ? Pas sûr…

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Face au péril en la demeure, ils se sont mobilisés, à commencer par ceux qui se sentent directement concernés comme Fabrice Arfi de Médiapart, à qui l’on doit les révélations sur l’affaire Cahuzac ou l’enquête sur l’affaire Bettencourt, Edouard Perrin, mis en examen pour avoir révélé avec d’autres confrères le scandale des accords fiscaux entre le Luxembourg et les multinationales ou Elise Lucet qui anime le magazine de France2 « cash investigation » et s’est fait quelque peu bousculer et menacer par les représentants français de Huawei, l’un des rois du téléphone portable en Chine…

Fabrice Arfi ne cachait pas son inquiétude durant la petite manif qui rassemblait une trentaine de confrères, à deux pas de la représentation de la commission européenne à Paris : « cette directive est révélatrice d’une époque où la transparence doit être l’exception nous dit-il. C’est au journaliste de prouver que l’info qu’il va donner relève de l’intérêt général. On va instaurer une jurisprudence liberticide et se retrouver avec une loi instable qui sera totalement dissuasive pour les gens qui font de l’investigation ».

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Manif près de la représentation de la Commission européenne à Paris (Ph Rochot)

Il est clair qu’un journaliste indépendant n’osera jamais « lever un lièvre » de peur de se voir infliger une amende de plusieurs dizaines de milliers d’euros, qu’il ne pourra jamais payer. Officiellement l’objectif est pourtant louable : protéger les PME… Mais au-delà de cette bonne intention, on peut soupçonner autre chose comme le dit Elise Lucet, qui a pris la tête d’un vaste mouvement, « Stop à la directive sur le Secret des affaires ». La pétition a recueilli 300 000 signatures à la veille du débat. (change.org)

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« On n’est pas dans une défense corporatiste nous dit-elle. L’affaire du Médiator par exemple, touche et concerne la moitié des Français. Avec cette directive elle n’aurait sans doute pas existé…C’est la défense du droit à l’info qui est en jeu. On nous dit que c’est une directive pour protéger les PME alors qu’elle est surtout destinée à protéger les multinationales. » Ainsi les lanceurs d’alerte seront tenus de prouver qu’ils ont agi dans l’intérêt public.

Il est décevant de voir que cette directive a été discutée à Bruxelles, alors que la Belgique possède sans doute la meilleure loi de l’union européenne en matière de protection des sources. Chaque Etat membre de l’union pourra l’interpréter selon ses principes pour le meilleur et pour le pire.

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Ainsi la Hongrie, la Roumanie ou la Bulgarie pourraient en profiter pour serrer un peu plus la vis. Et la France me direz-vous ? Les pressions sur les députés européens, les prises de position de juges comme le juge Trevidic, opposé à la loi sur le renseignement en France, ou encore Eva Joly et les Verts, les campagnes comme « informer n’est pas un délit » pourront aider à faire pencher la balance pour en atténuer les effets. La crainte est en effet l’arbitraire car il faudra prouver que les informations livrées par quelque lanceur d’alerte ou interceptée par quelque femme de chambre, puis publiées dans la presse, soulèvent bien un problème d’intérêt général. Sous la pression des médias, la législation sur le Secret des affaires avait été écartée de la loi Macron. Mais si le texte adopté à Bruxelles est voté, la France devra adapter ses lois. Or  la directive pourrait bien être votée dès septembre.

Philippe Rochot

De la répression de Tiananmen, au bain de sang de la place Tahrir… Philippe Rochot

Les médias occidentaux, les militants des droits de l’homme, les intellectuels, commémorent chaque année le « massacre du 4 juin 1989 » sur la place Tiananmen à Pékin. Evoquera-t-on dans l’avenir avec autant de passion le « massacre de la place Tahrir » du 15 aout 2013 et ses 900 morts, en plein cœur de la capitale égyptienne ? Pas sûr. Après la répression de Tiananmen en 1989, un embargo sur les livraisons d’armes à la Chine avait été décrété. Il est même toujours en vigueur. La répression de la place Tahrir en août 2013, a boosté au contraire les ventes d’armes à l’Egypte du général Sissi.

 

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Matin calme sur la place Tiananmen à Pékin (Ph Rochot)

C’est devenu un grand classique dans les rédactions parisiennes, un événement incontournable qu’il faut rappeler chaque année : la répression du mouvement de la place Tiananmen à Pékin, qui fit entre 200 et 3000 tués dans la nuit du 3 au 4 juin 1989… 26 ans après, on ignore toujours le nombre exact des morts. Le pouvoir chinois s’est enfermé dans le mutisme et le négationnisme et ne reconnait pas même l’événement. 10% seulement des étudiants des universités de Pékin, connaissent l’image-symbole de la répression du 4 juin : cet homme seul, face à la colonne de blindés sur l’avenue Chang’an…

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Tiananmen, la place la plus surveillée du monde (Ph Rochot)

Les victimes sont pourtant bien réelles : une association clandestine baptisée « familles des victimes de Tiananmen » et conduite par Ding Xilin, dont le fils a été tué, a recueilli plusieurs centaines d’adhérents. A Pékin, la surveillance de la plus grande place du monde (sept fois la place de la Concorde) haut-lieu de la contestation est chaque année renforcée, avec force caméras et indics sur le qui-vive. Les journalistes occidentaux qui cherchent à recueillir des impressions sont bousculés, écartés, expulsés des lieux.

tank-man-du-4-juin-1989-place-tiananmen-en-lego_4913573 Copie Tiananmen pour course automobile

Le grand jeu des internautes chinois: singer les événements de Tianmen, comme un défi au pouvoir…

La bataille se déroule à présent sur le Net. Des internautes déjouent la censure, cette « grande muraille électronique » qui tente de filtrer et d’intercepter les sites non-politiquement corrects… Sur Weibo, le Twitter chinois, plusieurs dizaines de mots associés à l’événement comme : « Tiananmen » – « 4 juin 1989 « , « ce jour » ou « tank man », débouchent sur la phrase sans cesse répétée : « cette page ne peut être affichée ». Pour contourner l’obstacle, les internautes font aussi référence au « 35 mai ». Mais ce « nom de code » est censuré lui aussi.

Déjouer la censure est devenu un jeu pour les internautes chinois, les journalistes occidentaux et les militants des droits de l’homme. C’est une manière de défier le pouvoir en place, de montrer du doigt le talon d’Achille de cette deuxième puissance mondiale qui ne cesse de s’imposer, de prendre nos marchés, de grignoter un peu plus notre souveraineté, de nous donner des leçons. La défense de la cause des étudiants chinois, la réhabilitation de « la déesse de la démocratie » et ce rappel historique régulier des massacres du 4 juin, ne peuvent être qu’un noble combat et l’occident s’y engouffre avec délectation…

Le Caire Tahrir manif lemonde.fr Hassan Ammar

Environs de la place Tahrir au Caire: août 2013. Photo: LeMonde.fr: Hassan Ammar.

Plus suspect est le combat des « martyrs » de la place Tahrir en Egypte, avec le coup de force du général Sissi contre les frères musulmans… Rappelez-vous les manifestations pour ou contre le président Mohammed Morsi, lui-même issu de la confrérie. Le 15 aout 2013, l’armée décide de disperser par la force les manifestants pro-Morsi. 637 personnes sont tuées, chiffre reconnu par le ministère de la santé et qui grimpe à 900 morts quatre jours plus tard selon « Amnesty International. » La seule dispersion du Sit-in de la place « Rabaa al-Adawiya » a fait  377 morts. Aujourd’hui encore, plus d’une centaine de condamnés attendent dans le couloir de la mort, sans que leur sort ne suscite grande émotion de par le monde.

Egypte Diplo.gouv.fr

Pour l’occident, la cible du Caire est très différente de celle de Pékin. En Egypte, pas de héros, pas de « tank-man », pas de « déesse de la démocratie », juste une révolution soutenue par les médias et les chancelleries occidentales et qui a « dérapé » à leurs yeux, puisqu’elle a abouti à faire élire un candidat des « Frères musulmans », Mohamed Morsi. Prise du pouvoir et reprise en main, rétablissement de l’ordre militaire par le général Sissi, apparaissent donc comme une mesure de soulagement : l’Egypte, société militaire, retrouve sa place dans le concert des nations, reçoit une aide financière substantielle de l’Arabie et 24 avions français Rafale de combat, pour l’aider à faire respecter sa souveraineté jusque chez le voisin libyen.

Après la répression de Tiananmen de 1989, un embargo sur les livraisons d’armes à la Chine avait été décrété. Il est toujours officiellement en vigueur. La répression de la place Tahrir en août 2013, a boosté au contraire les ventes d’armes à l’Egypte du général Sissi. Dans pareil contexte international, les morts de la place Tahrir ne pèsent pas lourd. Moins lourd en tout cas que ceux de la place Tiananmen.

Philippe Rochot

Prix Albert Londres 2015: Jihadistes et tortionnaires… Philippe Rochot

La remise des prix Albert Londres dans la prestigieuse académie royale de Belgique avait quelque chose de pompeux et de solennel qui n’aurait pas déplu à l’ancien reporter du « petit journal »…

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De gauche à droite: Annick Cojean, présidente du Prix Albert Londres, Luc Mathieu, lauréat du Prix Ecrit, Cécile Allegra et Delphine Deloget, lauréates du Prix audiovisuel. (Bruxelles 30 mai 2015: Ph Rochot

Les journalistes qui l’ont reçu représentent  bien l’honneur de notre profession, comme Luc Mathieu pour sa série de portraits et de reportages en Syrie, Irak et Kurdistan. Alors que Daesh détient toujours des journalistes et des humanitaires dont la vie est suspendue à leur folie meurtrière, il reste encore des reporters pour aller au plus près et nous livrer ces témoignages comme celui de ce révolutionnaire syrien qui a failli être exécuté par les Jihadistes… « Les oiseaux ne chantaient pas cet après-midi-là, sur la colline d’Atareb, dans le nord de la Syrie. Il faisait froid, il pleuvait, c’était le 15 ou le 16 janvier dernier, se rappelle Farad Ahmad. Ses ravisseurs d’Al-Qaeda l’avaient forcé à s’agenouiller, tête cagoulée et mains liées dans le dos. «Je me suis vu mort, j’ai senti que j’étais mort.» Durant les secondes, la minute peut-être, où il attendait d’être abattu, Farad n’a pas pensé à sa famille ou à ses amis, encore moins à cette révolution syrienne qui n’en finit plus de dégénérer. Il dit avoir juste demandé à Dieu de ne pas oublier qu’il avait été «honnête» durant les vingt-huit années de sa vie. » (extrait de « Farad Ahmad, il ne (Sy)rie plus ».  (L’article est de Luc Mathieu. Le titre avec ce mauvais jeu de mot ne peut venir que de la rédaction de Libération.)

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Wadha et sa famille, échappée du territoire de Daesh (Photo Luc Mathieu, Libération)

Luc Mathieu est bien décidé à ne pas s’endormir sur ses lauriers. Il reste tant à faire en Syrie, en Irak, au Kurdistan, tant de témoignages à recueillir pour nous aider à comprendre ces conflits. Depuis l’année 2008 où il travaillait pour « Libé » à Kaboul, Luc Mathieu n’a cessé de nous raconter la guerre, et la vie des gens, avec cette rigueur qui depuis quatre ans, force l’admiration du jury du Prix Albert Londres.

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« Voyage en barbarie »… L’enfer du Sinaï diffusé sur Public Sénat (reportage de Cécile Allégra et Delphine Deloget.)

Dans la catégorie audiovisuel, deux femmes Cécile Allégra et Delphine Deloget, documentaristes, sont récompensées pour leur reportage : « voyage en barbarie », sujet essentiel, oublié, méconnu, qui raconte une traite des hommes inacceptable en notre siècle, avec ces Erythréens qui fuient leur pays et sont ensuite capturés au Sinaï par des bédouins qui demandent des rançons exorbitantes à leurs familles, recourant à la torture de leurs otages. L’affaire ne concerne pas quelques centaines de personnes mais plusieurs milliers. Le pouvoir égyptien adopte un silence complice sur cette nouvelle forme de traite des hommes et croise les bras devant la barbarie. « Avec Delphine, on a vu le mal absolu, c’est difficile à restituer », déclare Cécile Allegra, en évoquant les «camps de torture qui se sont mis en place de l’autre côté de la Méditerranée».

Voyage en barbarie

Certains diront que ces reportages traitent d’une actualité particulièrement anxiogène alors que le prix Albert Londres sait aussi récompenser la petite histoire, le clin d’œil sur le monde, présenter des héros positifs comme on dit dans le jargon du métier. Mais ces hommes et ces femmes qui osent témoigner de leur douleur sont à leur manière des héros positifs et le mérite d’un grand prix de reportage comme celui-ci est aussi de mettre en avant leurs récits bouleversants.

Philippe Rochot

Religieux pris en otage ou assassinés en Syrie: la nouvelle arme de Daesh… Philippe Rochot

Les religieux sont souvent têtus quand ils vivent en zones de conflits et choisissent en général de rester sur place contre vents et menaces. On l’a vu avec les moines de Tibhirine en Algérie, on l’a vu avec le père Vandenbeusch au Cameroun face à Boko Haram, avec les religieuses de Maaloula en Syrie ou même avec le père d’all Oglio. On le voit encore aujourd’hui avec le père Jacques Mourad, enlevé le 18 mai dans son monastère syrien de Mar Elias entre Homs et Palmyre.

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Père Jacques Mourad, jésuite, syriaque catholique, originaire de Homs, enlevé le 18 mai dernier lors de l’offensive des Jihadistes sur Palmyre…

La foi peut dit-on « déplacer les montagnes » mais elle ne protège pas de la folie meurtrière qui s’est emparée du pseudo Etat islamique. Les religieux font cependant partie des premiers informés quand des hommes armés envahissent une région. Mais eux aussi sont animés par le sentiment du martyr et du sacrifice: mourir pour sa foi, rester avec les fidèles pour les protéger, tenter de négocier des vies avec les forces du mal….Le père Jacques Mourad n’avait jamais envisagé la fuite. Au contraire. Il avait transformé son monastère en centre d’accueil pour les populations fuyant l’avancée de Daesh.

Syrie Irak Daech

La veille de son enlèvement, le prêtre syriaque envoyait un message à ses amis, s’inquiétant de la progression de l’Etat islamique dans la région, mais ne songeant aucunement à partir: « les extrémistes de Daesh s’approchent de notre ville. A Palmyre, ils ont tué beaucoup de gens en coupant leur tête. Priez pour nous, SVP.» L’après-midi du 18 mai, il était arrêté, enlevé par trois hommes armés dans son monastère de Mar Elias.

Armée du djihad etat islamique 2014

Le père Mourad s’était donné à fond dans la négociation d’un accord avec un autre groupe terroriste, le Front el Nosra pour protéger la ville de Qaryatayn où est bâti le monastère et où 30 000 personnes avaient trouvé refuge. Mais ces promesses ont été balayées par les vents de sable et l’avancée de Daesh. A chaque étape de leur progression, les éléments de l’Etat islamique procèdent à des arrestations de notables, de chefs de villages, de religieux. Ils ont des listes et sont parfaitement informés par des mouchards, collabos ou sympathisants. Les prêtres sont les premières cibles.

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Manifestation de soutien au père Dall’Oglio à Paris, six mois après son enlèvement: janvier 2014 (Ph. Rochot)

Le même scénario s’est déroulé en juillet 2013 avec le père jésuite italien Paolo dall’Oglio, kidnappé à Raqqa. Il avait tenté une médiation entre le groupe Etat islamique et la rébellion syrienne qui se disputaient le pouvoir autour de la ville. Des médias arabes comme la chaine de télévision saoudienne Al Arabyia ont annoncé qu’il avait été exécuté deux heures après son arrivée au QG de l’Etat islamique. Puis l’info a été démentie. Certains comme sa sœur veulent encore le croire vivant, détenu dans la région de Raqqa, mais aucune information n’est venue soutenir cet espoir.

Religieuses Malloula

Les douze  religieuses de Maaloula, prises en otages au début du conflit syrien, mais démentant avoir été traitées comme tel… (© L’Orient le Jour)

Le père Dall’Oglio a payé cher son engagement. Il était interdit de séjour en Syrie par le régime de Bachar El Assad pour avoir plaidé la cause des révoltés et s’était replié sur Kirkouk en Irak. Il était revenu clandestinement à Raqqa afin de soutenir la résistance syrienne. Les gens de l’EI n’ont guère été reconnaissants. Un prêtre pour un jihadiste, est un être méprisable, une figure symbolique de ces « croisés » qui veulent conquérir les terres sacrées, un mécréant, un espion. Que ces religieux puissent porter secours aux populations échappe totalement à ces êtres ignorants et incultes que sont les combattants de Daesh. L’esprit de tolérance n’a aucun sens pour eux. C’est pourtant cet esprit qui animait le père Dall’Oglio, le père Mourad, les moines de Tibhirine et qui a causé leur perte.

Philippe Rochot

 

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