« Je vous écris de Téhéran », l’Iran vécu de Delphine Minoui… Philippe Rochot.

Il est acquis que l’homme cherchera toujours à retrouver ses racines. Celles de Delphine Minoui, de mère française et de père iranien sont à la fois dans l’hexagone et dans cette Perse qui a toujours fasciné l’occident . L’auteure appelle cela « le virus de l’iranité » et se jette avec passion dans ce pays si déroutant pour nous, méconnu, trompeur…

23 Iran révolution_1979    Téhéran, novembre 1979: prière à l’Université durant la détention de 53 diplomates à l’ambassade américaine. (photo Ph Rochot)

Le fil conducteur de l’ouvrage, « je vous écris de Téhéran » est une lettre posthume adressée à son grand-père à qui elle raconte ses découvertes, ses impressions, ses épreuves…

« Vue de l’occident, la république islamique est souvent perçue comme une puissance menaçante, prête à exporter la révolution, à frapper Israël avec ses missiles et à fabriquer sa bombe. Mais après plusieurs années dans ton pays, je prenais conscience que pour les Iraniens la lecture de leur histoire contemporaine était une suite de complots souvent menés par l’occident… »

Mohammad_Khatami        Mohamed Khatami,  président de 1997 à 2005, un espoir en son temps pour l’Iran.

Etre attachée à la culture iranienne n’était guère aisé dans la France des années 80, alors que le Chah venait d’être renversé et que l’ayatollah Khomeiny s’était installé au pouvoir. L’occident soutenait le dictateur irakien Saddam Hussein dans sa guerre contre la république islamique et l’Iran des mollahs et des gardiens de la révolution était montré du doigt dans les attentats de Paris ou les prises d’otages:                            « La description de l’Iran dans la presse française se résumait à trois mots : islam, tchador et terrorisme. »

Quand on est journaliste et qu’on a pareilles attaches avec une terre lointaine, l’envie est forte de se jeter dans l’actualité d’un pays en pleins bouleversements, tiraillé entre dictature et démocratie, entre conservateurs et réformistes. Dans cet Iran où elle débarque pour une semaine de reportage en 1997, elle va rester plus de dix ans, pleine d’espoir pour l’homme qui vient de s’installer au pouvoir : Mohamed Khatami.

Minoui je vous écris de T
L’Iran que nous fait découvrir Delphine Minoui n’est pas seulement fait de mollahs et de « bassidjis », ces miliciens chargés de la sécurité intérieure, mais aussi et surtout d’une jeunesse qui veut vivre, consomme musique, danse, flirte, fréquente les quelques cafés branchés et cherche à se dégager du régime. « Depuis peu, les couples non mariés s’affichaient dans la rue, ils se tenaient même par la main. C’était ça aussi, l’effet Khatami écrit-elle… En vingt ans, le nombre d’étudiants avait doublé. Avec plus de deux millions d’inscrits à l’université et un taux d’alphabétisation de 80%, la nouvelle génération constituait la principale menace au régime qui l’avait engendrée.. »

Femme d'Iran (Teheran time)

Les habits neufs de la femme iranienne (Photo Tehran times)

Le lecteur sera surpris de découvrir la vie cachée de Fatimeh femme d’un « bassidji » pur et dur, frappée de plein fouet par la modernité, la mode, les tenues sexy exhibées dans des réunions privées entre filles. Les personnages surprenants que Delphine Minoui nous fait connaitre ont pour nom Hossein Khomeiny, petit-fils de l’ayatollah, fervent partisan de l’intervention américaine de 2003 en Irak et favorable aussi à une intervention américaine en Iran pour y renverser le régime… Le livre nous fait croiser de nombreux défenseurs des droits de l’homme qui ont payé de leur sang et de leur liberté leur volonté de transformer le régime. L’auteur va même à la rencontre de la communauté juive qui sera la première à faire les frais des déclarations antisémites et négationnistes du président Ahmadinejad. Ces juifs d’Iran que l’on rencontre aisément aujourd’hui sur les marchés de Jérusalem étaient plus de 70.000 en Iran quand Khomeiny est arrivé au pouvoir. Ils sont aujourd’hui dix fois moins.

Minoui Téhéran

Mais l’itinéraire de l’auteur est au moins aussi attachant que celui des personnages qu’elle nous fait découvrir. Constamment harcelée par les services de renseignement iraniens qui tentent de l’intimider en refusant de renouveler sa carte de presse, en la convoquant pour des interrogatoires, en pillant même son studio parisien pour en voler l’ordinateur, bref en utilisant ce qu’elle appelle « le kit d’intimidation du reporter », elle n’en continue pas moins de témoigner. « Plus l’Iran me maltraitait écrit-elle, plus j’en redemandais, comme une femme battue qui refuse de reconnaître ses cicatrices».

Delphine Minoui va placer tous ses espoirs dans les réformistes susceptibles de faire basculer le pays vers une démocratie à laquelle aspirent tant d’Iraniens. Espoirs souvent déçus, surtout quand le très conservateur Ahmadinejad arrive au pouvoir à partir de 2005 après les années Khatami et vole sa victoire à Hossein Moussavi en 2009. On comprendra sa déception mais nous gardons en tête le slogan que lançaient des dizaines de milliers d’Iraniens au lendemain de ces élections truquées : « où est mon vote ? ».

la vague verte 2009Image naïve de la « révolution verte »… (affiche d’un film: Iran 2009, l’insurrection verte – Ali Samadi Ahadi)

Delphine Minoui et son mari Borzou, lui aussi d’origine iranienne, tiendront jusqu’au bout, jusqu’à découvrir à la télévision et dans la presse du régime qu’ils étaient clairement pointés du doigt : « les médias occidentaux dépêchent leurs reporters bi- nationaux en Iran pour espionner et glaner des informations illégalement ». Le retour de bâton, la revanche d’Ahmadinejad et de ses hommes de main étaient donc sans appel. Il fallait quitter l’Iran.
On pourra se rassurer en apprenant à la fin du récit que l’auteure et son époux sont retournés en Iran, avec leur fille Samarra au printemps 2014, alors que Hassan Rohani dirigeait le pays et prônait l’ouverture et le dialogue.
Philippe Rochot

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Delphine Minoui est lauréate et membre du Jury du prix Albert Londres pour ses reportages en Iran et en Irak. Elle est grand-reporter, correspondante du Figaro au Moyen-Orient. Après Téhéran et Beyrouth, elle vit aujourd’hui au Caire. Elle est également l’auteur des Pintades à Téhéran (Jacob Duvernet), de Moi, Nojoud, dix ans, divorcée (Michel Lafon), et de Tripoliwood (Grasset)

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« Papa hérisson rentrera-t-il à la maison ? » ou le rêve achevé de deux otages de Syrie…Nicolas Hénin et Pierre Torrès…Philippe Rochot

Les ex otages de Syrie n’ont pas fini de nous étonner. Après l’ouvrage très documenté «Jihad Academy » et bien senti que vient de nous livrer Nicolas Hénin moins d’un an après sa libération, il publie un livre pour enfant, illustré avec les dessins de son compagnon de détention , le photographe Pierre Torres.

Torrès Hénin dédicaces (6)

 

04 Papa hérisson Hénin
Le titre:« Papa hérisson rentrera-t-il à la maison ? » est directement inspiré de leur expérience vécue dans les geôles du groupe « Etat islamique ». C’est l’histoire d’un petit animal égaré et qu’il faut retrouver. Pierre Torrès se souvenait de l’histoire d’un hérisson ukrainien qui avait fait 70km pour retrouver sa maîtresse. L’idée est née ainsi…

02 Nicolas Hénin dédicace  Nicolas Hénin en dédicace.

Leur hérisson lui, s’est égaré dans un panier de pique-nique ; il est emporté à plusieurs dizaines de km de chez lui mais il va finir lui aussi par retrouver sa famille. Ce livre est d’abord le résultat d’un jeu destiné à tuer le temps où chacun devait se mettre dans la peau d’un animal. Nicolas se souvenait des lectures faites à sa fille et il avait habilement choisi le hérisson car le hérisson dit-il finit toujours par retrouver son chemin. Il avait même écrit le scénario de l’histoire sur des cartons de boite à fromage qu’il a pu emporter avec lui lors de sa libération…

03 Torrès dédicacePierre Torrès et le souvenir d’une aventure de hérisson ukrainien…

C’est donc la version optimiste d’une captivité que nous racontent en texte et en dessin ces deux anciens otages. C’est aussi l’aboutissement d’une promesse faite dans les derniers mois de leur détention.
Avec ses deux ouvrages, le Hérisson et Jihad Academy, Nicolas Hénin voit se concrétiser deux dettes nous dit-il : l’une à sa famille, l’autre à la région du Proche-Orient..

Philippe Rochot

Dédicace des auteurs… Dédicace Hénin Torrès Papa hérisson

- Papa Hérisson rentrera t-il à la maison ? Nicolas hénin / Pierre Torrès   Flammarion. 13,50 Euros

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« Jihad Academy » ou les dures leçons de « l’Etat islamique »… Mon œil sur le livre de Nicolas Hénin…Philippe Rochot

« Si les parlementaires français qui sont allés rencontrer Bachar el Assad à Damas avaient pu lire mon livre avant, ils n’auraient jamais fait ce voyage » nous dit Nicolas Hénin avec un humour qui rassure…

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Nicolas Hénin avec la journaliste Basma Kodmani pour la présentation de son livre (28/2/2015 Photo PR)

Pour l’auteur de « Jihad Academy », le vrai criminel dans ce conflit, c’est le régime syrien. On aurait pu s’attendre à un autre coupable de la part d’un homme qui a été pendant près de dix mois otage de « l’Etat islamique » (EI) mais Nicolas Hénin a voulu dépasser sa simple détention et mettre à profit sa longue expérience de journaliste dans la région Irak-Syrie pour nous livrer ce témoignage.
Son analyse a le mérite de sortir des clichés et des schémas habituels pour nous placer devant nos contradictions, nos hésitations, nos peurs, nos difficultés. L’occident a commis des fautes et porterait selon l’auteur, une responsabilité certaine dans la création de «l’Etat islamique » et dans le départ de notre jeunesse vers ces régions en guerre : «Discrimination, marginalisation, communautarisme. Voilà le cocktail qui a permis la flambée de l’Etat islamique écrit-il. En occident, il devient une opportunité pour des jeunes en crise d’identité qui cherchent un moyen d’exprimer leur révolte due aux injustices et aux contradictions du monde… Ces gens sont des produits de notre culture ; ils parlent notre langage, ils ont le même bagage culturel que nous, d’où la force de leur propagande »
Pour le reste « les prisons du régime syrien comme les camps d’internement de l’armée américaine en Irak auront constitué pour beaucoup une très bonne « jihad academy »

Abou Uthman - le nouveau nom de Mickaël Dos Santos France soir.fr ©Jean-Paul NeyTwitter

Nicolas Henin liste les erreurs des puissances engagées. Plus l’occident frappe « l’Etat islamique » et plus celui-ci voit affluer de volontaires dans ses rangs.

- Abou Uthman, jihadiste français – le nouveau nom de Mickaël Dos Santos 

De même, quand les chasseurs-bombardiers américains attaquent les installations pétrolières tenues par l’EI, afin de priver les terroristes de revenus financiers, l’opération se retourne en fait contre les populations civiles, privées de carburant : « Les frappes américaines contre les installations pétrolières, destinées à couper les fonds de l’EI ont accentué la souffrance des civils. »

Jihad academy (Copier)
Mais quand l’occident ne frappe pas, il est aussi coupable aux yeux de l’auteur. Exemple : la non-intervention franco-américaine en Syrie après le bombardement à l’arme chimique de la Ghouta de Damas à l’été 2013, qui aurait fait près de 1500 morts. Le régime syrien, d’abord en état de panique, s’est senti conforté par l’absence de réaction internationale et a jugé qu’il pouvait continuer d’agir contre son peuple en toute impunité. Nicolas Hénin nous fait part aussi de sa consternation quand il songe à ces étranges ballet aériens quotidiens au-dessus de la Syrie : « Dans le ciel d’Alep se croisent des avions de chasse de la coalition et des hélicoptères syriens qui balancent des barils de TNT sur les populations, mais les premiers n’ont pas de mandats pour attaquer les seconds.. »

Armée du djihad etat islamique 2014

On conviendra aisément avec Nicolas que l’occident intervient au « Levant » avec ses «gros sabots », sans finesse apparente et sans guère d’imagination. Il suffit de voir le spectacle que nous offre les médias avec le « show » du Charles de gaulle dans le golfe arabo-persique. Mais face au casse-tête que nous impose l’EI, difficile de se placer en juge des initiatives engagées par les capitales occidentales.
On se rassure en lisant que les vrais coupables sont d’abord aux yeux d Nicolas Hénin les régimes syriens et irakiens. L’auteur fait par exemple le calcul suivant : « L’Etat islamique a exécuté près de 1500 personnes dans les 5 mois qui ont suivi la création du califat et en tout peut-être dix mille personnes »…

Il replace ensuite les assassinats d’otages dans leur contexte réel : « Pour 6 otages exécutés, combien de Syriens d’Irakiens, torturés, tués… Ayons la décence de comprendre le dégoût des Syriens qui après plus de 200 000 morts voient l’occident ébranlé seulement par ses otages décapités ». On pourrait répliquer qu’une nation se sentira toujours plus concernée par le sort de ses propres fils que par celui d’autres innocents de l’autre côté de la méditerranée.

Nicolas, ancien otage du groupe « Etat islamique », estime que le régime Assad, avec son jeu diabolique, a créé et favorisé l’action des jihadistes. La preuve : le régime syrien ne combat pratiquement pas l’Etat islamique et l’Etat Islamique combat peu le régime syrien…Il se contente d’occuper le terrain conquis par la résistance syrienne : « Bachar el Assad n’a aucun intérêt à voir disparaître l’Etat islamique qu’il utilise comme épouvantail. »

Jihadistes EI
Nicolas Hénin relativise la puissance de feu de l’EI. Il estime qu’en Irak, l’Etat islamique n’a pu occuper Mossoul que grâce à la débandade de l’armée irakienne, alors qu’à l’origine les jihadistes ne pensaient même pas entrer dans la ville ou simplement tenir symboliquement un quartier. L’Etat Islamique mène peu d’offensives. Sa puissance, ce sont les tribus et les populations sunnites qui se sont ralliées à lui, tant la haine du régime irakien de Nouri el Maliki était forte.
Dans ces conditions faut-il renouer avec le régime Assad pour combattre l’Etat islamique ? La réponse est non pour Nicolas Hénin. La DGSI aurait tenté de le faire afin de traquer les jihadistes français, mais les services de renseignement syriens ne savent rien et les candidats au Jihad ne passent pas par Damas…On sait seulement que 50% des jeunes qui partent faire le jihad en Syrie ne reviennent pas. Soit ils meurent dans les combats, soit les chefs, méfiants ne les laissent pas repartir…

Nicolas Hénin Basma Kodmani Jijad academy fev 2015 (7)_modifié-1 Jihad Academy est un livre bien documenté, précis. Les intervenants sont bien ciblés et l’analyse sincère malgré une certaine naïveté qui entretient l’éternelle culpabilité du monde occidental dans ce conflit. La démarche de Nicolas Hénin était aussi de nous faire mieux comprendre l’Etat islamique, son fonctionnement, son idéologie, son rôle social, la menace qu’il représente, la psychologie de ses sympathisants et en ce sens l’auteur a pleinement réussi.

Philippe Rochot

Jihad Academy : nos erreurs face à l’Etat islamique
– Nicolas Hénin
Editions Fayard:       18 Euros

 

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Le rôle du bar en Afrique… (extrait de « la guerre du foot » de Ryszard Kapuscinski…

« En Afrique le bar est une deuxième maison. Chez soi on ne peut pas rester assis car il n’y a pas de place. C’est la grisaille et la misère. Les femmes se querellent, les mômes pissent dans les coins….La maison c’est une contrainte alors que le bar c’est la liberté. De plus le mouchard blanc ne fréquente pas les bars car on le reconnaît à 1km à la ronde. On peut donc aborder n’importe quel sujet.Richard Kapushinski Afrique

Kapuscinski en Angola: 1975    (Photo rue89.obs. (Phares et balises)

Le bar c’est le lieu des débats, des discussions, de la philosophie. Le bar s’empare d’un sujet, l’examine, le retourne dans tous les sens pour parvenir à la vérité. Tout le ,monde s’en mêle. Peu importe le thème de la discussion. Ce qu’il faut c’est participer. S’exprimer. Le bar africain c’est le forum de la Rome antique, la place du marché d’une petite cité médiévale, la cave à vins de Robespierre ; c’est là que naissent les opinions, idolâtres ou destructrices. C’est là que l’on est hissé sur un piédestal ou précipité sur la terre battue. Si le bar est enthousiaste, on fera une carrière immense, mais si le bar se moque on pourra retourner dans la jungle… Ragots, fièvre, foule. Ici on s’entend sur le, prix d’une nuuit, là on établit le programme de la révolution, à côté on recommande un bon sorcier, ,plus loin on raconte l’histoire d’une grève. Dans un bar vous avez tout à la fois : le club et le mont de piété, le lieu de promenade et le proche de l’église, le théâtre et l’école, le bistro et le meeting, le bordel et la cellule du parti… »

Ryszard Kapuscinski.

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World press Photo 2015: un défi à Vladimir Poutine… Philippe Rochot

L’image du photographe danois Mad Nissens qui vient d’être primée au World Press  2015 apparaît comme un défi à la Russie de Vladimir Poutine. La photo a été prise dans le cadre d’un reportage intitulé « homophobie en Russie ». On y voit évoluer un couple d’homosexuels dans une chambre d’appartement à Saint-Petersbourg….Or on sait que les homosexuels sont pourchassés dans la sainte Russie et rejetés par la société…

Jonathan Jacques Louis, 21, and Alexander Semyonov, 25.

L’image de Mad Nissens n’en a donc que plus de mérite, plus de force, plus d’audace.
L’esthétique et la composition de la scène avec cette faible lumière très sombre, donnent une dimension à la fois belle et dramatique à ce « tableau » d’où se dégage une tendresse incontestable. On retrouve comme à chaque World Press l’amorce d’une icône qui permettra de faire de scène un symbole.

Mad Nissens World press 2015

                                                Mad Nissens…
Le jury, composé de 17 professionnels dont notre ami Patrick Baz (AFP Moyen-Orient) a estimé que cette photo parlait d’amour dans un monde de conflits et c’est pour cette raison qu’elle a été primée.

Mad Nissens, photographe danois de 36 ans, vainqueur de ce World Press, peut se vanter d’aligner une liste impressionnante de prix–Photo, de festivals, d’expos et de livres ainsi que des centaines de publications dans les plus grand magazines du monde : Time, Newsweek, 6mois etc…

Prix n°1 actu world press Bulent Kilic AFP Istambul

Bulent Kiliç: manif à Istambul: mars 2014.

Le conflit d’Irak et de Syrie donne l’occasion aux photo-reporters turcs de faire leur preuve. Et ils le font bien. Bulent Kiliç, un photographe de l’Agence France-Presse, emporte les premier et troisième prix de la catégorie « actualité brûlante » pour deux photos qui ont marqué l’année 2014 : celle d’une femme blessée dans une manifestation à Istambul en mars, mais prise de nuit dans une ambiance bleutée qui lui donne son caractère dramatique.

Sur la deuxième photo, Bulent Kiliç a saisi la bonne image depuis la frontière entre la Syrie et la Turquie près de la ville de Kobané d’où il guettait les bombardements de la coalition sur les positions de l’organisation terroriste Daech… Les deux combattants en bas à droite de l’explosion nous donnent la mesure du bombardement et son ampleur. C’est pour cette raison que cette photo a été primée.

Bulent Kilic prix World press 2015 2èmeEnvirons de Kobané, frontière Turquie-Syrie: photo Bulent Kiliç.

Près de 100 000 images ont été soumises au jury par 5 692 photographes de 131 pays. Le jury a choisi de récompenser 42 photographes de 17 nationalités dans huit catégories : un coup de chapeau pour ce cru 2015 !
Philippe Rochot

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Xi Jinping et le nouveau livre rouge: « La Gouvernance de la Chine »… Philippe Rochot

Les médias occidentaux ne connaissaient Xi Jinping qu’à travers son épouse, Pen Liyuan, chanteuse d’opéra qui pendant ¼ de siècle a fait rêver tout un peuple lors du grand show télévisé du Nouvel an chinois…Mais l’homme a su largement éclipser la popularité de sa femme et s’imposer à la tête de l’Etat.

Xi Jinping photos avec vétéran révolution sur base Shandong_modifié-1

Xi Jinping et le « tourisme rouge », dans une base du Shandong avec d’anciens combattants: 2014. 

Ce fils d’un ancien premier ministre de Mao Zedong, écarté du pouvoir lors des purges de 1962, vient de signer un « pavé » de 550 pages, baptisé « la gouvernance de la Chine », qui rassemble ses discours et ses interventions les plus marquantes. Il se réclame de la pensée de Mao, mais « le petit livre rouge » du grand timonier fait figure de vulgaire recueil de pensées d’instituteur à côté de cette œuvre monumentale… Car c’est bien la stratégie de Xi Jinping pour les prochaines décennies chinoises qui s’écrit ici.

Xi Jinping et roi Alexander des Pays Bas 2014 avec Pen Liyuan

Avec son épouse Pen Liyuan, chez le roi Alexandre des Pays Bas: 2014.

Son cheval de bataille ? La lutte contre la corruption qui lui permet d’apparaitre comme un nouveau « Monsieur Propre », une « tornade rouge » qui fait valser les dirigeants du Parti les mieux ancrés à leur poste. La tâche n’est pas facile quand on sait qu’il a réussi à éliminer des figures du PCC comme Zhou Yongkang, ancien responsable de la surveillance intérieure au Politburo. Un sans-faute jusque là. Personne n’oublie néanmoins que son enfance s’est déroulée dans les fastes du pouvoir à Zhongnanhai, cette annexe de la Cité interdite où il possédait voiture et chauffeur dès l’âge de 15 ans. Il demande donc à ses proches de se débarrasser de leurs privilèges pour éviter les conflits d’intérêt.

Diner elysée

Avec François Hollande: 2014 (Elysée.fr)

Xi Jinping ne manque pas d’ambition. Il a tracé le chemin vers ce qu’il appelle le rêve de la nation chinoise, tout comme d’autres veulent réaliser le rêve américain, mais en se réclamant du « socialisme à la chinoise » avec des slogans comme celui-ci : « Nous devons tirer la flèche du marxisme sur la cible de la révolution et de la réforme». Les citations de cet ordre sont légion dans ce livre. Xi Jinping estime que son pays a choisi la bonne voie et parle de « Constitution de grande qualité qui traduit la volonté du peuple de garantir ses droits démocratiques afin de faire progresser la cause du Parti etc… »

Xi Jinping visite chantier à Wuhan 2013
De ce livre, je retiens pour ma part un décalage assez étrange entre le discours et la réalité. Quand on voit les Chinois revendiquer des îlots que leur contestent le Japon, le Vietnam ou les Philippines ou même des cols de montagne dans l’Himalaya qu’elle grignote à l’Inde, on se dit que la Chine de Xi Jinping, sous prétexte de sécurité a des visées expansionnistes. Mais dans « la Gouvernance de la Chine », le discours est nettement plus pacifique. Xi Jinping parle de construire « une route maritime de la soie » avec ses voisins, de signer des traités d’amitié et de bon voisinage. « Le feu ne peut flamber que si chacun apporte du bois » dit le président en s’adressant aux dirigeants de Taiwan.

Xi jinping Mongolie intérieure

Xi Jinping en Mongolie intérieure.

En réalité, les menaces de la Chine et cette gesticulation de voisinage, s’adressent surtout aux Américains, afin d’affaiblir l’influence de la première puissance mondiale et de sa VIIème flotte dans la région.
Des personnalités occidentales comme l’ancien chancelier Helmut Schmidt (SPD) ont été séduits par le nouvel homme fort de l’empire rouge et font l’éloge de son ouvrage: « Ceux qui ont connu la Chine sous Mao il y a 40 ans, et comparent cette époque-là avec la Chine d’aujourd’hui, peuvent constater que l’épanouissement individuel, la liberté et les droits des citoyens se sont considérablement améliorés. »

Xi Jinping chez les OuighoursXi Jinping chez les Ouighours du Xinjiang

Ceux qui vivent en Chine constatent pourtant que l’étau s’est resserré sur la presse, sur internet, sur le contrôle et le séjour des étrangers, ou sur les minorités, notamment les Tibétains et les musulmans ouighours du Xinjiang.

Xi Jinping chez les MiaosXi Jinping, en visite chez les Miao...

Xi jinping couv livre

Xi Jinping veut intervenir dans tous les domaines: de la sécurité à l’énergie, de l’économie à la recherche, du nucléaire au numérique, ce qui marque un tournant face à ses prédécesseurs. C’ette forme de gouvernance est dit-il la clé pour réaliser ce qu’il appelle à longueur d’ouvrage, le fameux «rêve chinois »…
Philippe Rochot

(Images extraites du livre: « la gouvernance de la Chine »…)

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« La gouvernance de la Chine », traduit en huit langues est vendu moins de 15 euros, ce qui suppose un soutien financier extérieur non négligeable. Les éditions du Centenaire qui sortent le « pavé » ont été acquises par un grand groupe chinois spécialisé dans l’importation de livres dédiés à la culture chinoise. On trouve aisément le livre de Xi Jinping à la librairie « le Phoenix », récemment acquise par ce même groupe: «China International Book Trading Corporation». L’ouvrage du Président chinois pourra difficilement passer inaperçu..

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Comment la Chine déplaça les fleuves: un œil sur le documentaire d’Antoine Boutet… »Sud/ Eau/ Nord/ Déplacer » Philippe Rochot

Le titre du documentaire d’Antoine Boutet a quelque chose d’étrange : « Sud Eau Nord Déplacer » (Nan shui Bei dao). Il est en fait la traduction littérale du projet pharaonique lancé en 2002 par le gouvernement chinois et destiné à alimenter en eau le nord de la Chine menacé de désertification, grâce à l’abondance des eaux du sud et du fleuve Yangtsé.

099 Chine Chongjing et Yangtsé trois gorges 2009 (1) (Copier)Le fleuve Yangtsé, surnommé « fleuve bleu » par les Français, en amont du barrage des Trois Gorges : (photo Ph Rochot)

Cette idée simple de « déplacer les fleuves » comme Mao Zedong l’avait suggéré sans rien connaitre à l’hydraulique, aura mis 50 ans pour faire son chemin. Mais elle est bien lancée, avec toutes les incertitudes que pareil projet peut représenter pour l’environnement, le débit des fleuves, les bouleversements climatiques, les déplacements de population.

Ningxia Islam Tongxin 2006 (67)nb_modifié-1 (Copier)Sécheresse au Ningxia. Le sol est salé et impropre à la culture : (photo Ph Rochot)

Le documentaire d’Antoine Boutet les aborde tous avec un regard souvent tendre, ironique et parfois grave. Les situations choisies sont très parlantes, notamment celles de ces chantiers immenses, lunaires, chaotiques, jonchés de gravats de toute sorte avec des pelleteuses mangeuses de roches qui creusent impitoyablement le sol pour y installer des conduites de géant.
La réalisation du film se situe au-delà des canons habituels imposés par le documentaire traditionnel : longs plans larges sans mouvements de caméra où l’action se déroule dans le cadre choisi, images parfois discrètement volées mais tellement parlantes. Pas de commentaire, les interviews sont prises en longueur avec de rares questions. Le réalisateur laisse la personne rencontrée déverser son émotion, ses sentiments, sa colère, dire ce qu’elle a sur le cœur. Et les drames ne manquent pas tout au long de ces quelque 4000 km que vont suivre les voies d’eau.

004 e Ningxia  2006 (251) (Copier)Ningxia : paysans huis à l’épreuve de la sécheresse des sols  (Photo Ph Rochot

Les paysans se plaignent d’avoir été déplacés et souvent en larmes, clament sans retenue leur désarroi devant la caméra, sans se douter qu’ils s’exposent peut-être à la répression des mouchards de la police, toujours infiltrés dans les rangs des mécontents du régime. La corruption des cadres du parti est dénoncée, la redistribution des terres qui ne laisse aux peineux que des sols sablonneux qui ne retiennent pas l’eau et ne permettent pas de faire pousser le blé est montrée du doigt sans honte à l’étranger venu enquêter sur ce projet pharaonique.

Cc canaux a Yangtse dérivation fleuve jaune (Copier)Travaux de dérivation des fleuves… (Ph Rochot)

Les constructions destinées à reloger les déplacés sont ridiculisées par la présentation qu’en font les officiels du parti, expliquant au visiteur qu’il s’agit d’un « paradis sur terre », alors que ces maisons construites à la hâte sont sinistres, isolées et en dehors des circuits commerciaux. 350 000 personnes auront été déplacées au terme de la réalisation du projet « sud-nord » ce qui est relativement peu si on le compare au chiffre de deux millions, avancé pour la seule réalisation du barrage des Trois gorges.

Sur le fleuve jaune Gansu 2001 sepia copie (Copier)Le fleuve jaune connait des niveaux très bas depuis deux décennies. (Photo Ph Rochot)

Le « casting » des personnages qui s’expriment dans le film est plutôt réussi. On s’attache à ce rescapé de la révolution culturelle qui nage chaque jour dans les eaux troubles lâchées par le barrage des Trois gorges sur le Yangtsé. M. Na connait notre histoire et notre littérature, citant Balzac et le Moyen-âge mais lançant aussi des chants révolutionnaires appris durant ses dix-sept années de captivité chez les gardes rouges… Le vent de la contestation est partout présent dans le documentaire d’Antoine Boutet, avec notamment ce blogueur-randonneur qui enquête sur les conséquences écologiques du projet « sud-nord ». Pékin consomme trois milliards de mètres cube d’eau chaque année alors que les réservoirs ne fournissent que 600 millions. Mais pourquoi demande un témoin déplacer les fleuves ? Il n’y a qu’à déplacer la capitale…

Cc canaux a Yangtse dérivation fleuve jaune (1) (Copier)

Le film s’achève au Tibet, réservoir d’eau de l’Asie tant convoité des Chinois, où quatre fleuves majeurs prennent leur source. Une poétesse tibétaine, droite et digne, élégante dans son geste et son verbe, dresse un tableau implacable des visées chinoises sur le pays des neiges et révèle le scepticisme des populations locales face à ce transfert brutal des eaux de l’Himalaya. L’équilibre de la nature est fragile au Tibet. Le projet chinois risque de tout bousculer…Il n’aboutira pas de toute façon avant 2050. Alors seulement nous saurons si les dirigeants qui se seront succédé à la tête de la chine auront pu faire appliquer ce vieil adage qui circulait du temps des empereurs : « celui qui maitrise les fleuves, maitrise le pays ».

Philippe Rochot

Sud eau nord déplacer affiche (Copier)

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