Guerre en Syrie : la tendresse quand-même….. « Alep, Point Zéro ». Photos de Muzaffar Salman… Philippe Rochot

A l’heure où l’occident s’inquiète surtout de la protection des ruines de Palmyre, menacées par l’offensive du groupe Etat islamique, la démarche de Mouzaffar Salman fait figure d’exception.

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 Photos de Muzaffar Salman sur la façade de la maison des journalistes, Paris: 35  rue Cauchy.

Ce photoreporter syrien de l’agence Reuters, qui refuse le qualificatif de « reporter de guerre » ne cherche pas la mitraille, mais la douceur et la tendresse. Et il les trouve, au plus fort des combats d’Alep. Les photos format XL qu’il déploie sur la façade de la Maison des journalistes à Paris, se situent au-delà de la violence des affrontements qui endeuillent la seconde ville de Syrie.

 

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Titre de l’expo : « Alep Point zéro ». Mais rien à voir avec « ground zero » et l’effondrement des tours de Manhattan… Le point zéro d’Alep, c’est ce labyrinthe qui serpente à travers les bâtiments dont les gens ont percé les murs pour passer d’une maison à l’autre, sans avoir à traverser la rue où sévissent les tireurs embusqués. Pareil itinéraire a créé des liens de solidarité entre les populations. Les habitants ont appris à mieux se connaitre, se soutenir. C’est dans cet esprit-là que Mouzaffar Salman photographie le conflit syrien. Dans l’horreur il va trouver la grâce, dans la détresse il va trouver l’humour, dans la violence il va trouver la douceur. « Au milieu d’une scène de guerre, dit-il, mon objectif traque la beauté, capture les détails et les instants de grâce. Les scènes magnifiques sont réelles, et le sont au-delà des ravages de la guerre. » (culture-islam.org).

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Mouzaffar Salman se destinait à une carrière dans le tourisme mais il a finalement suivi la passion du père pour les clichés de la vie. « Quand je photographie, j’ai l’image de mon père en face de moi, je le sens rôder autour, c’est pour lui que je photographie, c’est lui qui m’a donné la passion de l’image» dit ce fils de charpentier, né à Homs en 1976, du temps d’une autre dictature, celle de Hafez el Assad, père de Bachar…

Alep Point zéro l'affiche

Dans ses photos, on trouve la part de guerre mais aussi celle du rêve, quand il nous montre ces Syriens regardant les étoiles et ce ciel d’où viennent aussi les barils de TNT lâchés par les hélicos de l’armée syrienne.

Ses images de la révolution syrienne ont été publiées dans le monde entier… sauf en Syrie. Mouzaffar Salman a dû fuir son pays en 2012 pour se réfugier au Liban, avant de gagner la France l’année suivante. Mais son témoignage sur ce conflit a valeur universelle.

 Philippe Rochot

« Alep Point Zéro ». Maison des journalistes, 35 rue Cauchy Paris 15ème.    Expo du 5 mai au 15 septembre 2015.

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Prix Albert Londres 2015. Sélection écrit : du « hard » et du tendre. Philippe Rochot.

 Prix Albet Londres

Il est déroutant de se pencher sur le travail d’Albert Londres. L’homme a sévi dans tous les domaines: les bagnards de Cayenne, les forçats du tour de France, les pêcheurs de perle ou le port de Marseille. Désigner un lauréat au Prix qui porte son nom prend l’allure d’un tour de force.

10 dossiers de reportage sur les 67 présentés, ont été retenus pour la finale qui se déroulera le 30 mai à Bruxelles. Les hommes restent légèrement majoritaires avec 35 représentants sur 67 candidatures…

Remarque générale  : le style des papiers perd du souffle et s’éloigne souvent de ce langage imagé et percutant que nous laissa l’auteur de «  Terre d’ébène  ». De mauvaises langues mettent en cause un certain formatage qui serait enseigné dans les écoles de journalisme. D’un autre côté, le modèle anglo-saxon gagne du terrain. Tout reportage qui ne commencerait pas par un personnage serait condamné à mourir de froid…

« Le monde » se taille une bonne place dans la sélection.

Benoit-Vitkine_mugBenoit Vitkine rassemble une liste de reportages précis sur l’Ukraine, dans un style enlevé avec des personnages comme on les aime quand on est journaliste, à l’image de ce chef des pro-russes dans l’est de l’Ukraine: « pas un muscle du visage ne frémit, les yeux semble éteints. Dans ce discours exalté, débité d’une voix égale, presque lasse, réside la force d’Igor Strelkov ».

Soren Seelow s’est engagé dans une enquête minutieuse sur la tuerie de Charlie Hebdo, telle qu’elle fut vécue par les femmes de la famille Kouachi durant leur garde à vue. Mais ce sont surtout les petites histoires qui ont retenu l’attention du jury, comme celle de « L’homme au tableau volé », qui vécut pendant 15 ans avec un Rembrandt dérobé au musée de Draguignan, caché sous son lit. Il finira par craquer..

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Le Pakistan confirme sa réputation de mine d’or du reportage et plusieurs candidats ne se privent pas de l’exploiter, avec des sujets osés sur l’affaire Asia Bibi, ou la série des « maudits du blasphème » que nous présente Lucie Peytermann pour Libération.

Deux candidatures venues du Canada s’imposent. Celle de Isabelle Ashey qui marque les 20 ans du génocide au Rwanda et fait parler ces rescapés qui se sentent trahis par l’église. Dans les lieux de culte ils avaient trouvé refuge mais c’est là que les génocidaires sont venus les chercher.

C’est encore l’école anglo-saxonne qui nous fait verser dans le journalisme d’investigation avec l’enquête de Noémie Mercier sur les crimes sexuels impunis dans l’armée canadienne, un dossier qui agite aujourd’hui outre atlantique les États-majors et le monde politique.

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Armée canadienne. L’enquête de Noémi Mercier a bouleversé les rapports au sein de l’armée et forcé l’Etat-major à rédiger un rapport sur les crimes sexuels.

Il faut saluer la constance de Claire Meynial, correspondante du Point en Afrique, qui navigue entre les menaces de Boko Haram au Nigéria, celles des Shebab en Somalie ou la fièvre d’Ebola au Libéria. Dans un pays qui compte 50 médecins pour 4 millions d’habitants, Claire Meynial accompagne les ramasseurs de corps.

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Ebola en Sierra Leone (Photo OMS)

Le prix Albert Londres accepte les livres mais n’a guère l’habitude de les primer. Celui de Léna Mauger sur « Les évaporés du Japon » a pourtant retenu l’attention : phénomène peu connu que celui de ces Japonais qui disparaissent d’un coup sans laisser de traces pour se refaire une autre vie ailleurs. « Elle fouilla la maison. Il avait emporté son permis de conduire, un sac de voyage et son cartable d’instituteur. Mais il avait laissé ses cartes de crédit, de transport, de santé et tous ses vêtements ».

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Les évaporés du Japon de Léna Mauger et Stéphane Remael.

 

 

 

Luc Mathieu, candidat depuis plusieurs années, valeur sûre de la profession, surmonte la sélection 2015. Il suit un révolutionnaire syrien qui a échappé à l’exécution par les djihadistes et traîne un profond désespoir dans son exil turc. L’homme est un prothésiste dentaire, ce qui vaut à Libé de puiser dans sa réserve de jeux de mots douteux et de titrer: « Il ne (Sy)rie plus… ».

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Alep: bombardement, 2013. (gouv.fr)

Mathieu Palain s’est branché pour la revue XXI sur le rap et la drogue à Chicago, la cité qui bat les records d’arme à feu en circulation. En plus soft, il accompagne des jeunes du 9-3 dans leur périple à vélo sur les plages de Normandie. Langage direct et vécu, situations cocasses : « Avec l’enchaînement des efforts, le corps est comme une vieille bécane qu’il faut lancer sur des centaines de mètres avant d’oser lui faire prendre de la vitesse…’C’est quoi ce chemin, même dans mon pays y en a pas des comme ça ! ».

Le regard d’un journaliste sénégalais sur les drames de l’Afrique est toujours étonnant. Celui de Pape Ndour s’illustre dans un langage-image qui nous émerveille, avec ce portrait de migrant rencontré à Tanger : « Djiby a encore des flash-backs. Souvent c’est dans le silence que tout réapparaît… Djiby est comme happé par le démon. Il a peur. Il a chaud et ne se sent plus lui-même. Le roc se fracasse. Tout lui revient. En plein figure et en taille réelle. »

Le cru 2015 de l’Albert Londres confirme les motivations, la volonté et la passion qui continuent d’animer la profession malgré les bouleversements économiques et numériques.

Philippe Rochot

PS : Proclamation des lauréats le 30 mai à 17 heures, à Bruxelles à l’Académie royale de Belgique.

Rappel sélection Ecrit:

– Isabelle Hachey (La Presse – Québec) pour ses sujets sur le Rwanda, le Kurdistan et le terrorisme.
– Claire Meynial (Le Point – France) pour ses sujets sur l’Afrique.
– Mathieu Palain (revue XXI – France) pour ses articles La Belle échappée et Nés pour le Rap.
– Léna Mauger (Les Arènes – France) pour son livre Les évaporés du Japon.
– Pape Sambaré Ndour (L’Observateur – Sénégal) pour ses articles sur l’Afrique.
– Lucie Peytermann (Libération – France) pour ses articles sur le Pakistan.
– Noémie Mercier et Alec Castonguay (L’Actualité – Québec) pour leur enquête sur les crimes sexuels dans l’armée.
– Benoît Vitkine (Le Monde – France) pour ses articles sur la Russie, l’Ukraine et l’Europe de l’Est.
– Soren Seelow (Le Monde – France) pour une sélection de reportages couvrant plusieurs thématiques dont Charlie Hebdo.
– Luc Mathieu (Libération – France) pour ses articles sur la Syrie, le Kusdistan et l’Irak.

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Prix Albert Londres, tendances 2015. Entre Jihad et trafic d’êtres humains… Ph. Rochot

C’est l’honneur d’un prix comme l’Albert Londres d’accueillir les candidatures des reporters de retour des révoltes arabes, des conflits  d’Afrique ou de la « guerre à l’est »… A l’heure des exéutions de journalistes par le groupe Daech, des témoins continuent de prendre le risque de passer en Irak ou en Syrie, comme par exemple Youri Maldavsky et ses enfants d’Alep en guerre.

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Sur 38 reportages soumis au Jury, j’en ai compté 7 sur le conflit de Syrie et d’Irak. Certains sont réalisés au plus près des combats, d’autres tournés au départ de la France où les reporters suivent l’itinéraire des volontaires de l’Etat islamique, jusqu’à la frontière syrienne. Séquences parfois étonnantes comme celle où des journalistes de M6 rencontrent une jeune française de 15 ans qui va épouser un jihadiste rencontré sur Facebook et s’apprête à passer en Syrie avec la carte d’identité de sa sœur aînée, agée de 27 ans. Elle n’a éveillé les soupçons ni de la police des frontières française, ni de la police turque.

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Travailleurs népalais en partance pour les pays du Golfe (france24.fr)

L’esclavage moderne et le trafic des êtres humains tiennent une bonne place dans les reportages proposés, avec en exemple ces travailleurs népalais du Qatar, dont le sort est souvent ignoré par la communauté internationale, trop occupée par la réussite de la coupe du monde de football. Ces hommes sont bien les forçats des temps modernes.

Le sort des migrants reste un thème essentiel et accrocheur. Des reporters suivent des Africains qui tentent de passer les frontières de l’Europe par l’enclave espagnole de Melila au Maroc et font preuve d’ingéniosité en fabriquant des crochets avec du fer à béton pour escalader un double grillage qui se renforce un peu plus chaque semaine. D’autres nous racontent en image la détresse des candidats à l’émigration dans leur pays d’origine ou sur l’ itinéraire de leur exode, afin d’expliquer pourquoi ces hommes prennent tant de risques pour gagner le vieux continent. Ainsi les Érythréens, capturés par les bédouins du Sinaï dans leur fuite vers Israël ou l’Europe, nous révelent leurs plaies et leurs douleurs dans cet étonnant « voyage en barbarie » que nous offre Cecile Allegra. Ils sont affamés, torturés, rançonnés, emprisonnés. Leurs familles se ruinent pour obtenir leur libération sans que le gouvernement égyptien ne se mobilise vraiment pour empêcher pareil trafic d’êtres humains.

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Virus Ebola: l’info OMS. (Tv5.fr)

Il faut aussi saluer le courage des journalistes qui ont osé affronter le virus Ebola pour nous présenter des reportages fascinants sur ce fléau en voie d’éradication. « Pas payant à l’image !  » dit-on facilement dans les rédactions parisiennes en parlant d’Ebola, mais la façon dont l’épidémie est vécue par les populations africaines nous éclaire sur les difficultés que rencontrent les ONG pour secourir les victimes.

Un seule reportage sur la Chine a trouvé sa place, mais il porte sur un problème essentiel: celui des quelque 13 millions « d’enfants de l’ombre », ou « enfants noirs », nés en dehors des quotas imposés par la politique de l’enfant unique et qui n’ont pas d’identité et donc d’existence reconnue.

L’écriture et la mise en forme des reportages continuent d’évoluer. Le style « carnet de route » où le reporter se fait filmer dans son enquête et ses démarches s’impose avec son formatage habituel et ses formules toutes faites du genre: « mais d’où viennent ces trafiquants ? Je décide de me rendre dans la petite ville de etc… ». Ou encore:  » Nous décidons de pouruivre notre enquête.. ».ou bien « : » ce jour là M. Truc se rend au tribunal; je décide de l’ccompagner ». Ces formules toutes faites et rabachées ont-elle un avenir dans le journalisme moderne ? Pas sûr…

Rwanda Kigali prison centrale Amnesty

Rwanda, prison centrale de Kigali (photo Amnesty international)

Dans un autre registre, le reportage-témoignage sobre, direct, émouvant, sans commentaire, dépouillé de tout mouvement et de situation pouvant troubler le propos du témoin, s’impose également, avec des exemples réussis comme: « Rwanda, l’impossible pardon », témoignages de femmes génocidaires ou « Ceux qui amènent la tempête », récits de travailleurs cambodgiens vendus comme esclaves dans les pays d »Asie du sud-est tels que la Malaisie. L’histoire est construite à travers les propos d’une ouvrière violée par son employeur et l’on retrouve là « l’école Rithy Panh », qui d’ailleurs patronne le film.

Albert Londres pré selection 2015

Sept sujets sont donc sélectionnés pour la « finale », dont l’un sortira vainqueur: un choix toujours déchirant. La remise de prix est programmée le samedi 30 mai à l’académie royale de Belgique.

Philippe Rochot

(Prochain article: la sélection presse écrite du Prix Albert Londres)

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Libye: l’impossible Etat-nation ? Un film d’Anne Poiret ou comment se repérer dans le chaos libyen. Philippe Rochot

L’image que nous avons de la Libye reste celle d’une terre déchirée par les milices qui pillent son pétrole et laissent partir vers l’Europe des milliers de migrants pour déstabiliser l’occident…

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Peu de journalistes ont tenté de remonter à la source du mal pour nous expliquer le chaos libyen tant il est difficile de s’y orienter. On comprend mieux qu’ il ait fallu deux années de préparation à Anne Poiret pour réaliser son reportage-documentaire: « Libye, l’impossible Etat-nation ». En faisant alterner les documents qui ont marqué l’histoire de la Libye, de l’avènement du roi Idriss à la chute de Kadhafi, avec des témoignages d’experts ou d’anciens ambassadeurs, mais aussi des situations actuelles,l’auteur nous aide à mieux dénouer les fils de l’énigme libyenne.

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Réunion de tribus berbères de Libye (Amazighs). (International Solidarity Movement)

Pierre Lafrance, ancien ambassadeur à Tripoli pose d’emblée le problème: « il n’y a pas d’identité libyenne ». Plutôt que d’aller la chercher dans les milices et le pseudo Conseil National, Anne Poiret se tourne vers les tribus qui sont l’essence même de la Libye et sans l’unification desquellles il n’y a pas de pays, pas de nation, pas d’autorité. La force du dictateur Kadhafi avait été de rassembler 56 tribus pour en faire son armée et dicter sa loi au peuple. Aujourd’hui, ces tribus sont accusées de vouloir restaurer l’ancien régime. La Libye reste un pays divisé entre Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan, une identité nationale impossible à faire naître.

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Intervention française en Libye: 2011. (Lepoint.fr)

Pour avoir voulu accélérer le cours de l’histoire, les dirigeants français et britanniques Nicolas Sarkozy et David Cameron ont empêché la révolution libyenne de se réaliser avec ses véritables acteurs: les Libyens eux-mêmes. Aucun pouvoir ne s’est donc imposé. Deux parlements et deux gouvernements se disputent la légitimité du nouvel Etat et Daech, l’organisation Etat islamique a profité du vide pour s’infiltrer, comme elle l’a fait en Syrie.

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Libye: exécution de quinze chrétiens par le groupe Etat islamique. (Photo de propagande Daech, postée sur le Net). 2015.

Pas facile dans ces conditions de réaliser un reportage en Libye. Il faut négocier un passage avec les milices « Fajr Libya » ou les hommes du général Aftar . »Chaque déplacement, dit Anne Poiret a quelque chose d’infernal ». Mais à l’heure où nous avons l’habitude de traiter les sujets « à chaud », ce genre de reportage documentaire, clair et didactique est devenu indispensable à notre compréhension des révoltes arabes.

Philippe Rochot

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La liberté de la presse valait bien une (grand) messe… Les trente ans de Reporters Sans Frontières.. Philippe Rochot

La République porte encore les traces des manifs pour Charlie : graffitis, cire de bougie, slogans comme celui-ci : « c’est l’encre qui doit couler par le sang »… Le décor était donc planté et la fête des trente ans de Reporters Sans Frontières n’a eu aucun mal à se fondre dans ce moule pour plaider sa cause : la défense de la liberté de la presse.

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Christophe Deloire, secrétaire  général de RSF avec Deborah Tice, mère de l’otage américain Austin Tice. (Ph Rochot)

Voilà trois décennies que RSF existe, née de l’idée d’un jeune journaliste localier de Montpellier, Robert Ménard, trotskiste, anar et catho qui prendra plus tard le chemin qu’on connaît mais dont l’action pour les journalistes emprisonnés ou condamnés, aura sans doute permis de sauver des dizaines de vies humaines. Le chiffre des journalistes tués ou emprisonnés n’a hélas pas baissé : 24 tués et 150 emprisonnés en ces premiers mois de 2015, sans compter des reporters otages de groupes extrémistes comme Daech et menacés à tout moment d’exécution.

Austin tice otage Syrie

C’est le cas d’Austin Tice, journaliste américain de 33 ans arrêté près de Damas par un groupe djihadiste en 2012 et dont une seule vidéo nous permet de dire qu’il est sans doute encore en vie. Sa famille a choisi de médiatiser sa prise d’otage : 300 quotidiens des Etats-Unis ont écrit à Barak Obama pour lui demander de négocier la libération. Sa mère, Deborah a fait le voyage du Texas à Paris, pour plaider la cause de son fils devant les quelque 7000 sympathisants rassemblés place de la République.Elle se dit déçue par une presse américaine qui a perdu de son audace et de sa dimension: « nous devons rallumer ce feu que nous avions en nous, aux États-Unis, pour la liberté de la presse. »

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Causes oubliées, causes parfois perdues, causes si difficiles à défendre comme celle de Raïf Badaoui, ce blogueur saoudien condamné à recevoir mille coups de fouet.pour insulte à l’islam. Reporters Sans Frontières a pris aussi la défense de cet homme dans un pays où parler de liberté de la presse est synonyme de subversion.

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La leçon de ces trente ans d’action de Reporters Sans Frontières, il faut sans doute la trouver dans l’intervention de l’avocate iranienne Shirin Ebadi, Nobel de la Paix 2003 : « si vous ne nourrissez pas votre liberté chaque jour, vous la perdrez »…

Philippe Rochot

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« Rendez-nous nos filles, otages de Boko Haram ! »… Le mouvement #BringBackOurGirls, peine à s’imposer en France. Ph Rochot

L’anniversaire d’une détention est toujours un événement. Pour les victimes d’abord. Mais aussi pour l’opinion. L’enlèvement des 270 jeunes filles, par les combattants de Boko Haram il y un an à Chibock, dans le nord du Nigéria, avait tellement frappé les consciences, que cet anniversaire ne pouvait guère passer inaperçu. Il était marqué dans le monde entier par des rassemblements, des veillées, des prières, avec le même slogan: “Rendez nous nos filles”, #Bring back our girls”…

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A Paris, il n’y avait pourtant pas foule dans les allées écrasées de soleil du Champ de Mars où un collectif d’associations plus ou moins connues, comme le “Mouvement Pour la paix et Contre le Terrorisme” a voulu marquer l’événement. Mais le coeur y était…Seule personnalité à se détacher du lot: Valérie Trierweiler qui aura cette phrase émouvante: “il y a des cours de récré où les cris des enfants ne résonnent plus.” Et d’ajouter qu’il ne faut pas oublier non plus que 2000 femmes sont aujourd’hui prisonnières de Boko Haram.

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A cette manif de solidarité, on comptait plus de journalistes et de photographes que de participants. Patricia Philibert, secrétaire génrale de l’Association “Otages du Monde” explique cette faible présence par “une usure dans la mobilisation, alors qu’il y a dans le monde de plus en plus de cas qui doivent nous indigner… Or ici ajoute t-elle, c’est carrément un crime contre l’humanité. »

Malala Bring back our girls

Jean-Jacques Le Garrec, vice president de cette association de soutien aux otages estime que “devant l’horreur il faut être debout, même s’il y a très peu d’espoir de les retrouver… D’ailleurs même si elle sont libérées, elles seront sans doute rejetées par leur propre famille, pour avoir été mariées de force à des combattants de Boko Haram”. Car la seule nouvelle que nous ayons du sort de ces jeunes filles, c’est bien celle de leur mariage forcé, donnée sans scrupule par le chef de l’organisation terroriste, Aboubakar Shekau.

Malala Yousafzai, Prix Nobel de la Paix et soutien aux lycéennes otages de Boko Haram.

Ceux qui venaient comme moi à la manifestation pour tenter d’apprendre quelque chose sur le sort des fillettes disparues sont repartis déçus. L’Ambassade du Nigéria ne sait rien ou ne veut rien dire. Le directeur du Haut Commissariat aux Réfugiés, Zeid El Hussein a fait circuler la nouvelle selon laquelle les 270 lycéennes enlevées (dont 40 ont réussi à s’échapper) auraient été tuées, à Bama, assassinées, ou exécutées en représaille aux différentes offensives lancées dans la région par les armées du Nigéria et du Tchad.

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Mais on peut douter de cette information. Seul espoir, l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président au Nigéria, Muhamadu Buhari, qui sera peut-être plus habile pour négocier avec la rébelion de Boko Haram et plus à l’écoute des populations de l’Etat du Borno: un Etat en décomposition totale où la capitale Maiduguuri accueille déjà 50 000 réfugiés et où 300 écoles ont été détruites.

Philippe Rochot

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Etre musulmane et s’attaquer aux salafistes… Rencontre avec une femme d’exception : Asma Guenifi. (conférence IHEDN)

Asma Guenifi possède l’assurance tranquille de ceux qui ont surmonté l’épreuve. Elle n’a jamais accepté la mort de son frère, assassiné par des membres du Front Islamique du Salut, mais plutôt que de s’enfermer dans sa douleur elle a choisi la lutte.

Asma guenifi capture écran F24

A 16 ans elle adhérait déjà à l ’Association des Femmes algériennes (Le Refus) qui lutte pour le droit des femmes et le rejet de la Charia. Après les attentats du 11 septembre et pour lutter contre l’intégrisme, elle rejoignait l’association « ni putes ni soumises », avant de créer « l’Association des femmes euro-méditerranéennes contre les intégrismes. »
En ce 2 avril, elle faisait salle comble dans un amphithéâtre de l’Ihedn (Anaj)
Elle définit le salafisme comme un mouvement sunnite revendiquant un retour à l’islam des origines, proche des Wahabites saoudiens et qui rejette tous les autres courants de l’islam. La grande majorité d’entre eux se présentent eux-mêmes comme salafistes. On ne peut considérer le salafiste comme un malade, mais il souffre quand-même d’une forte parano dit-elle…

Asma guenifiAsma Guenifi va classer ainsi les salafistes en trois catégories.

– Les salafistes inoffensifs, enfermés dans leur doctrine mais pacifistes.

– Les salafistes violents, qui se définissent eux-mêmes comme cet intégriste qu’elle a rencontré : « salafo-braqueur » et fier de l’être… L’homme estimait que ses braquages étaient destinés à faire le bien sur terre et à mieux répartir les richesses.

– Les salafo-suicidaires, qui en général n’ont pas de vie sociale. L’acte du suicide va leur donner un statut. Ils auront l’impression d’avoir fait quelque chose de leur vie. Ceux qui les endoctrinent s’efforcent de leur faire croire cela. Car dans la mentalité salafiste, le corps n’est rien. Il n’a pas de légitimité ; seule l’âme en a une. Il faut donc rechercher la pureté et la mort, le martyr (chahid) permet d’atteindre cette pureté.

Paris Teheran sur Seine 1980 modifParis pont des arts: 1980: Ph Rochot.

L’attitude des salafistes vis-à-vis des femmes est aussi très bien analysée par Asma Guenifi. Pour eux, la femme ne doit normalement sortir que trois fois dans sa vie : le jour de la naissance quand elles sort du ventre de sa mère, le jour de son mariage quand elle va rejoindre son époux au domicile conjugal et le jour de sa mort quand son corps est transporté au cimetière.

Pour Asma Guenifi, la frustration sexuelle pousse le salafiste à mépriser la femme. Elle est le mauvais objet. Pour cela elle doit cacher son visage comme elle doit cacher son sexe. Les bras nous en tombent quand elle raconte qu’un salafiste peut accepter de travailler seul dans un bureau avec une femme, à condition que celle-ci lui donne le sein car cela crée une relation mère-enfant et non plus une relation homme-femme, toujours suspecte…

Armée du djihad etat islamique 2014 Daech              Asma Guenifi ne parvient pourtant pas à cerner le problème des djihadistes occidentaux qui partent faire la guerre en Syrie. Certes ce sont des jeunes qui ont sans doute été écartés de la société, sans travail, sans reconnaissance, sans but et qui veulent donner un sens à leur vie mais c’est oublier qu’on compte quelques diplômés dans les rangs de Daech. Certains comportements ne sont pas compréhensibles et pas expliquables uniquement par « l’arrogance de la société ».

De même pourquoi les Jihadistes s’attaquent-ils aux autres musulmans et aux autres communautés mais ne font jamais le coup de feu contre Israël qui devrait symboliser pour eux le combat suprême ? Quel vaccin appliquer au virus du Jihadisme demande un auditeur ? Là aussi l’intervention de Asma Guenifi marque ses limites face à un problème qui nous dépasse et que notre esprit cartésien ne peut guère expliquer.
Philippe Rochot

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