La BD de reportage: une clé pour comprendre l’actualité internationale…Philippe Rochot.

La Bande Dessinée est devenue un "must" pour un reporter de terrain. Elle permet de dire et de raconter ce qu’il n’a pu enregistrer, faire jouer ses fantasmes et son imagination, raconter les coulisses du voyage. Chaque auteur, écrivain ou journaliste éprouve le besoin de doubler ainsi son œuvre avec des dessins copiés sur la réalité ou sortis de son imaginaire, comme si les images et les mots saisis sur le vif ne suffisaient pas, comme si une part d’ombre devait passer par le crayon et le pinceau pour enfin apparaître à la lumière.

Larmes du seigneur afghan et la faute (web)

Deux BD de reportage d’actualité sortent cette semaine : « les larmes du seigneur afghan » de Pascale Bourgaux et « la faute , une vie en Corée du nord» de Michael Sztanke. Elles méritent un regard.

Une employée de l’Onu débarque en mini-jupe à l’aéroport de Kaboul… les croyants d’un village votent pour savoir si le mollah peut donner une interview à la journaliste étrangère qui depuis dix ans vient régulièrement filmer les changements dans la vie des habitants de Dasht e Qaleh… Le chauffeur qui la ramène à Kaboul lui demande 500 dollars de plus en cours de route, alors qu’elle ne les a pas… Ces anecdotes ne se trouvent  pas dans le documentaire de Pascale Bourgaux, mais dans la bande dessinée qui vient avantageusement compléter ce reportage de longue haleine, réalisé à travers un personnage attachant : Mansour Hasan. L’album intitulé « les larmes du seigneur afghan » permet au reporter de compléter son sujet, d’y introduire des histoires parallèles essentielles à notre compréhension. La BD devient aussi pour elle l’occasion de livrer ses états d’âme de journaliste dans une zone de conflit, à des milliers de km de son tout jeune enfant. Faire ce genre de reportage dit-elle en bulle dans un dessin, c’est « prendre le risque de perdre la vie alors qu’on vient de la donner ».

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Pascale Bourgaux filmant les retrouvailles entre Osman, (un ancien lieutenant de Mamour Hasan) et sa famille après six ans de séparation. Sous le coup de l’émotion, elle oublie de nettoyer l’objectif… La séquence sera inutilisable mais renaîtra grâce à la BD.

Image Mamour Hasan, seigneur afghan allergique aux Talibans

Pour Michael Sztanke, qui vient de boucler un tournage en Corée du nord, le « roman graphique » apporte une satisfaction incomparable. La BD qu’il signe avec Alexis Chabert est un complément indispensable à son reportage.  « Il y a un appétit des gens et une envie des journalistes à rentrer là-dedans, une liberté qu’on ne peut pas trouver ailleurs ». L’ouvrage intitulé « la faute, une vie en Corée du Nord », part de l’histoire d’un nord-coréen employé aux Affaires Étrangères qui a omis d’épingler sur son veston le badge à l’effigie du « grand leader » pour le jour des funérailles de Kim Jong Il : une faute impardonnable… Pour tenter de se racheter, il devra servir de guide à deux étrangers venus réaliser un reportage à l’occasion du très officiel « Festival international du film de Pyongyang ».

ImageMichael Sztanke et "la faute, une vie en Corée du nord".

« L’intrigue est inventée nous dit Michael Sztanke. C’est une fiction-documentaire », mais à l’intérieur c’est bien du réel. Il y a de telles restrictions de tournage en Corée du nord que la BD donne une liberté de raconter, d’écrire et de décrire le côté non officiel comme par exemple retraduire des conversations impossibles à filmer en vidéo. » Ainsi peut-on pénétrer dans les rouages du système en assistant au débriefing de ces « guides » de journalistes chargés de tout rapporter, ou suivre le parcours des fugitifs qui prennent le risque de soudoyer des garde-frontières afin de traverser le fleuve Tumen pour gagner clandestinement la Chine. Les dialogues sont authentiques et traduisent bien la dimension ubuesque du régime : «Nous avions deux grands guides : Kim Jong-il et Kim Il-sung. Malheureusement nos deux soleils sont morts trop tôt ! »

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A l’heure où le génocide au Rwanda marque ses vingt années, la BD permet aussi de pénétrer dans un univers impossible à traduire avec un simple reportage : l’incompréhension et le pourquoi de ces massacres. Patrick de Saint-Exupéry qui a vu et observé l’incapacité de l’armée française à empêcher la tuerie de Bisesero lors du génocide de 1994 a choisi la BD pour traduire son indignation avec un titre énigmatique : « la fantaisie des dieux ». Il estime pourtant qu’il n’y a « pas une virgule de fiction » dans son histoire et que chaque mot, chaque image, chaque personnage correspond à une réalité.

BD la fantaisie des dieux Rwanda (1)

La BD est devenue un tel créneau dans l’information que  certains comme Joë Sacco se réclament du titre de « Journaliste-auteur de BD » Cet auteur maltais vivant aux USA,  qui a trainé ses guêtres en Irak, Gaza, Afghanistan, Sarajevo… utilise la bande dessinée pour nous faire vivre un conflit comme la Bosnie où il fait le portrait de son « fixeur » personnage méconnu du public, recruté sur le terrain, qui prépare les sujets, traduit les interviews et guide le journaliste dans les méandres de la guerre. Le dessin donne à Joë Sacco la possibilité de parler de ces hommes au rôle essentiel qui n’apparaissent jamais dans les reportages. Pour lui, faire de la BD, c’est presque un devoir moral et il nous en donne la portée :« Il n’y a rien  de fidèle dans un dessin. Cela n’a rien à voir avec le travail du photographe. Les obligations fondamentales du journalisme subsistent, mais un journaliste BD a l’obligation d’aller encore plus loin… Un medium comme la BD m’empêche d’être enfermé dans les limites du journalisme traditionnel ».

Philippe Rochot

Les larmes du seigneur afghan, de Pascale Bourgaux et Campi/Zabus (éditions Aire libre).

La faute, une vie en Corée du nord: Michael Sztanke et Alexis Chabert (éditions Delcourt)

La fantaisie des dieux, Rwanda 1994: de Patrick de saint-Saint-Exupéry et Hippolyte (éditions  Les Arènes)

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À propos de philrochot

Journaliste Tourné vers Orient, proche et extrème, Afrique... Passion: photographie, haute montagne...
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2 réponses à La BD de reportage: une clé pour comprendre l’actualité internationale…Philippe Rochot.

  1. Bérengère ADDA dit :

    Je cherchais comment m’abonner à votre site, je crois que j’ai trouvé ci-dessous…

  2. dann loustallot dit :

    Bonsoir Philippe, merci pour ces BD j’espère que tu vas bien et que tu fais tous ce que tu n’as pas eu le temps de faire pendant notre activité de reporter. Je pense très amicalement à toi et je suis contente d’avoir de tes nouvelles. Amitiés Dann

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