Pour une expulsion sans délai de Thomas Dandois et Valentine Bourrat… Ph Rochot

Dandois bourrat Jakarta Post (Photo Yuliana Lantipo)

Au premier jour du procès: Valentine et Thomas.. (photo Jakarta Post: Yuliana Lantipo)

Le procès de Thomas Dandois et Valentine Bourrat, arrêtés en Papouasie sous pouvoir Indonésien, me rappelle qu’à plusieurs reprises je suis entré en Indonésie dans l’urgence avec un visa de touriste pour y faire des reportages sur des thèmes pourtant sensibles : les islamistes, les attentats de Bali, Michael Blanc dans sa prison, la guerre du Timor-oriental ou même le tsunami de 2004. Jamais les autorités, qui savaient parfaitement que nous tournions des sujets pour la télévision française n’ont cherché à nous arrêter, nous contrôler et encore moins nous expulser.

Timor 1999 armée indonésienne

L’armée indonésienne: sur plusieurs fronts (photo Ph Rochot)

La Papouasie où Thomas et Valentine ont été arrêtés, est certes une région très sensible, plus fermée, plus surveillee. Ils savaient parfaitement qu’ils prenaient un risque en passant avec des visas de touristes mais que ce risque n’était pas très élevé. La plupart des journalistes entrés en Papouasie avec un tampon « touriste » sur leurs passeports pour y faire du reportage et qui ont été interceptés par la police, ont été expulsés au bout de quelques jours.
Malheureusement, ils sont tombés dans une période de transition politique où aucun pouvoir n’a osé jusque-là prendre cette décision. Le nouveau chef de l’Etat, Joko Widodo, que la France a pris soin de féliciter tout en saluant « la vitalité de la démocratie indonésienne », s’honorerait en faisant le geste de libérer Thomas Dandois et Valentine Bourrat. Car cette attente est pour eux injuste et insupportable. Les autorités ont même douté de leur identité de journalistes au début de leur arrestation. Or Thomas Dandois a réalisé de passionnants reportages à haut risques, notamment en Somalie. Ses sujets ont été salués par les jurys des plus grands prix internationaux. Valentine Bourrat a déjà travaillé pour de nombreuses agences de presse et des revues de reportage. Personne n’a oublié qu’elle est aussi la fille de Patrick Bourrat, l’un des plus grands reporters de télévision que nos chaines ait connu, décédé quelques mois avant la dernière guerre américaine en Irak.

Dandois Bourrat papouasie immigration
L’important est donc d’abord de réaffirmer leur statut de journaliste car les autorités n’ont pas fait dans la dentelle. On les suspecte carrément de « participation à un plan visant à entretenir l’insécurité et l’instabilité en Papouasie et aussi de violation du droit d’immigration », une infraction passible de cinq ans d’emprisonnement et de 35.000 euros d’amende.
Le pouvoir indonésien reproche surtout à nos confrères d’avoir rencontré des rebelles du centre de la Papouasie, alors que deux policiers avaient été tués quelques jours plus tôt dans une embuscade attribuée aux séparatistes..
Le procès devrait durer trois jours. C’est peu. Comme si les juges connaissaient déjà le verdict avant même d’avoir entendu les avocats. Il faut aussi s’inquiéter de voir la presse locale relayer ces accusations et l’opinion indonésienne se sentir peu concernée par le sort de nos amis.

Dandois Bourrat signaturesPour signer la pétition aller sur le site Rsf.org

On se consolera en sachant que thomas et Valentine peuvent communiquer avec leurs proches. Mais ils ne sont pas dans une résidence surveillée ou même parqués dans un hotel. Ils vivent dans l’inconfort total depuis plus de deux mois, bloqués au service de l’immigration de Jayapura (la capitale de la province de Papouasie) et dormant sur un simple canapé.
La meilleure solution pour tous serait une expulsion sans délai. Le pouvoir indonésien ne perdrait pas la face et montrerait au contraire une ouverture vers la presse occidentale, du genre « sanction mais compréhension… »
Philippe Rochot

Publié dans Non classé | Un commentaire

Les médias face à la « barbarie »…Mon intervention aux Assises internationales du Journalisme… Ph Rochot

L'EIIL Irak  La question posée à toutes les rédactions est bien celle-ci: faut-il envoyer des reporters dans les zones contrôlées ou parcourues par les acteurs de la barbarie ?

La situation est trop grave pour que l’on continue de se réfugier derrière la phrase rituelle que l’on ressort à chaque fois qu’un journaliste est blessé ou pris en otage: «il ne faisait que son métier »…surtout quand son propre pays est engagé dans des opérations militaires contre ces groupes, au Mali, en Syrie, en Irak, ou en Somalie.. Pour les groupes terroristes, un journaliste porte sur lui sa nationalité : il est d’abord Français, Anglais, Américain, avant d’être journaliste. Pour eux, un journaliste est un ennemi, un espion qui se déplace avec une caméra des appareils photo, un ordinateur, donc suspect. Ces hommes ne comprennent pas qu’on puisse éventuellement expliquer leur cause.

A fighter of the ISIL holds a flag and a weapon on a street in Mosul

Certains de nos confrères continuent de prendre le risque d’aller dans les zones rebelles de Syrie. Je pense à Garance Le Caisne qui a choisi de travailler avec des médecins syriens et nous rapporte des témoignages essentiels. Il faut saluer son courage.

On peut aussi trouver des solutions détournées pour couvrir ces zones de guerre. Il y a bien sûr les témoignages poignants des réfugiés, des Kurdes de Kobané ou des 10.000 chrétiens réfugiés en France.

Il y a le travail des journalistes arabes introduits chez Daech. Nous avons l’exemple de cette agence « Vice news «  dont un journaliste a pu faire une série de reportages chez les djihadistes à Raqqa et Alep : Medyan Dairieh est un reporter de guerre palestinien résidant au Royaume-Uni qui a couvert de nombreux conflits, notamment pour Al-Jazeera. C’est un homme engagé mais il a le contact, la confiance de ces groupes, sa marge de manœuvre est étroite mais il parvient à sortir un reportage. A consommer avec modération.

Abu-Bakr-al-Baghdadi-Al-Qaeda-Iraq-ISIL-400x330

Baghdadi, le calife…

Les  conditions imposées apparemment par Daech pour travailler dans les zones sous leur contrôle sont inacceptables. Les pays de la coalition n’y ont pas accès. On dit qu’il faut prêter allégeance au calife Al Baghdadi, devenir provisoirement citoyen de l’Etat islamique et soumettre ses textes et ses images.

Peut-on faire travailler les « free lance » ?

La plupart des rédactions conviennent aujourd’hui qu’elles ne peuvent pas moralement employer des pigistes en situation précaire, prêts à se rendre en zone à risque pour tenter de se faire une place dans la profession.

Même chose pour l’utilisation des journalistes locaux, comme en Syrie, des jeunes qui ne demandent qu’à profiter de cette guerre pour se lancer dans le métier ? C’est une solution, un peu lâche, un peu risquée aussi, pour eux surtout. J’en veux pour exemple la mort de Mouallem Barakat, jeune photographe syrien de 18 ans à peine, qui travaillait en « free lance » pour l’agence Reuters et qui est mort à Alep, sous les balles d’un sniper.

Former des journalistes locaux, comme le fait l’AFP ou Rsf, dans les régions sud de la Turquie, est une solution acceptable mais limitée. On ne doit pas oublier que ces gens sont concernés, impliqués dans le conflit avec leurs familles, ils sont partisans et donc leur témoignage et leurs images sont à prendre avec méfiance.

Le Monde titre sur appel au meurtre

Faut-il se faire l’écho des messages et menaces des groupes terroristes ?

On peut s’étonner du titre du monde du 22 septembre dernier qui écrit sur 4 colonnes : « l’Etat islamique appelle au meurtre de citoyens français et américains ». C’est presque participer à ces appels que de titrer ainsi… » En revanche, en citant abondamment le communiqué, l’article nous permet de mesurer la véritable nature de ce groupe et le délire paranoïaque des combattants qui le composent :

« Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen -en particulier les méchants et sales Français- ou un Australien ou un Canadien ou tout incroyant, dont les citoyens de pays qui sont entrés dans une coalition contre l’Etat islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière.

Plus gênante à mon sens est la liste des cibles possibles du terrorisme en France, énumérées un peu partout dans nos journaux ou sur les chaines d’info et qui pourrait donner des idées à ces esprits faibles : la gare du nord, les aéroports, le métro parisien, le marché de Noël à Strasbourg etc.. J’ai entendu des reportages à la radio sur la façon dont les entreprises se protégeaient avec en citations les noms des responsables chargés de la sécurité. Cela peut donner des idées aux terroristes au cas où ils n’en auraient pas…

De même en cas d’attentats, le journal télévisé fait souvent une rétrospective des attentats précédents, ce qui accentue la portée de l’événement et fait finalement l’affaire des groupes terroristes.

L’attentat du marathon de Boston en 2013 fut l’occasion de montrer à nouveau les images des attentats du 11 sept. Tous ces éléments alignés à l’antenne ou dans nos colonnes augmentent encore la portée des attentats.

Faut-il écarter les images de massacres et d’exécutions sommaires envoyées par les groupes terroristes comme l’a fait Daech ?

Exécutions par jihadistes Irak

Massacres de Mossoul: images Daech… A consommer avec modération.

Je dirai: pas systématiquement car elles se retournent aussi contre les groupes terroristes et dénoncent leur cruauté. Je pense aux photos d’exécution de militaires irakiens dans la région de Mossoul par exemple. Elles étaient prises sous un angle suffisamment général pour ne pas tomber dans le sordide et le voyeurisme.. Il faut donc examiner ces images au cas par cas et ne pas s’interdire de les utiliser éventuellement contre leurs auteurs.

En revanche, les mises en scène de décapitation d’otages sont un fait nouveau et bien réel, rendues possibles grâce à l’utilisation aisée et rapide du numérique et à la mise en ligne immédiate. Par respect pour la victime et sa famille, on ne peut se permettre de diffuser ce genre de scène : tout au plus une photo de l’otage floutée devant son bourreau qui montrera là encore la cruauté des ravisseurs et aidera le public à condamner ces actes.

Dans le passé des journalistes ont déjà été exécutés, ça n’est pas nouveau, mais aucune image n’a été distribuée. Qui pourrait nous dire comment sont morts Gilles Caron ou Michel Laurent et les 37 journalistes disparus au Cambodge entre 1970 et 1975 ?

Même aujourd’hui, on ne parvient pas à connaitre les circonstances exactes de l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon dans les environs de Kidal au nord-Mali. Or voilà bientôt un an que les deux envoyés spéciaux d’RFI ont été froidement abattus, quelques instants seulement après avoir été enlevés. Leurs amis estiment que les zones d’ombre sont plus grandes qu’il y a un an. (Ils en diront plus le 30 octobre dans une conférence de presse au palais des glaces à Paris.)

Pas d’images donc pour l’assassinat des deux envoyés d’RFI, mais c’est presque une exception. Car aujourd’hui, les photos et les messages des groupes terroristes apparaissent intégralement sur les sites et circulent sans retenue sur les réseaux sociaux. Les médias se sentent donc poussés à montrer ces images, sous peine d’être accusés d’étouffer l’information ou de ne pas tenir tête à la concurrence. Dans les rédactions, le débat reste entier. France TV a décidé d’interdire leur diffusion, de même que la diffusion de toute image réalisée par les gens de Daech et notamment les décapitations et autres scènes d’exécution.

«Ces images n’ont qu’un seul objectif pour leurs auteurs dit le communiqué de France TV: participer à leur stratégie de la terreur en choquant l’opinion.

Il ne s’agit pas seulement de protéger la dignité des otages, nous nous refusons aujourd’hui à jouer les outils de propagande au service d’une cause aussi abjecte. »

Cette position est pourtant difficile à tenir puisque sur le site même de FranceTV l’article qui explique pourquoi le service public renonce à utiliser les images d’otages fournies par les groupes terroristes, est illustré par des portraits d’anciens otages du Liban des années 80, réalisés par les terroristes du Jihad islamique…

Position difficile à tenir aussi quand on voit que le prix du public à Bayeux a été décerné à des images d’exécution. Le photographe turc Emin Ozmen nous présente des scènes de décapitation en Syrie, alors que le jury, présidé par Jon Randal, ex-correspondant de guerre américain, avait auparavant rejeté ce reportage pour « entorse à la déontologie ». C’est une leçon pour nous et un message fort.

L’argument du reporter: «Il faut que tout le monde constate et puisse voir la réalité sanglante que nous vivons au Proche-Orient afin d’empêcher cela »

Position difficile enfin car même les résistants syriens ou irakiens se plaisent à faire des photos d’exécution pour dénoncer la barbarie des groupes terroristes.

Comment « traiter » les affaires d’otages. ?

Décrochage banderole 29 avril 2014  (6)

Décrochage de la banderole des « 4 de Syrie »: Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin, Pierre Torres...

Face aux enlèvements de journalistes et d’humanitaires il y a trois attitudes possibles. Le silence d’abord, souvent pratiqué par la presse anglo-saxonne. Par exemple il reste actuellement plusieurs journalistes anglo-saxons dans les geôles de « Daech », à Raqqa, dont on ne connait même pas le nom. Parfois on apprend la libération d’un otage alors qu’on ne savait même pas qu’il avait été enlevé !! Mais ce silence est devenu intenable car les djihadistes se chargent de diffuser l’info.

Deuxième attitude, le déballage total qui consiste à mener une grande campagne médiatique, à tout mettre sur la table, ou alors une information réfléchie en fonction des circonstances politiques et des risques liés à la personnalité des preneurs d’otages et de leurs victimes.

Dans les années 80, avant l’ère du Net, les messages d’otages dictés par les terroristes, n’étaient diffusés que par la presse écrite, les radios et les télés, car Internet n’existait pas. Il était donc plus facile d’en contrôler l’impact, d’en limiter la portée violente. Un message de dix minutes, livré par un otage sous la contrainte, n’apparaissait que 20 secondes sur les écrans, avec le visage flouté, la voix recouverte, étouffée. A cela deux raisons : ne pas faire apparaitre l’otage dans une situation humiliante et éviter de servir de porte-voix aux terroristes.

Face aux vidéos d’otages, on est souvent contraint d’adopter une attitude hypocrite. J’ai par exemple en mémoire la vidéo de l’otage franco-israélien Guilad Shalit, envoyée par le Hamas en 2011 et qui avait provoqué un débat dans ma rédaction. Il n’était pas en position humiliante mais on l’a quand-même flouté, incrusté avec force réserves, passé seulement dix secondes avant de découvrir que la télévision israélienne le montrait à visage découvert sur plusieurs minutes. On s’est donc dit qu’on pouvait en faire plus. Mais par prudence, au lieu de montrer nous aussi la vidéo authentique, nous avons présenté la séquence de la télé israélienne en disant : voilà ce que montre la télévision israélienne…

050c otages du Sahel aqmi 2012

Otages du Sahel: seul Serge Lazarevitch n’a pas été libéré. (son compagnon Ph Verdon a été assassiné.)

La façon de présenter un otage va peut-être conditionner sa survie. Il ne s’agit pas de se censurer mais de réfléchir aux conséquences de ce qu’on va dire. Quand des hommes sont capturés par un groupe terroriste qui grâce à Internet va observer ce qui se dit sur la Toile, on ne peut pas dresser un portrait sans concessions de ces otages qui va mettre leur vie en danger.

Philippe Verdon et Serge Lazarevitch, enlevés par Aqmi au Mali en nov 2011 ont été présentés comme des personnages sulfureux, aventuriers, mercenaires, voir même des espions ou encore des négociateurs de libération d’otages. On aurait voulu les condamner qu’on n’aurait pas agi autrement. D’ailleurs Philippe Verdon a été exécuté, suite sans doute à une maladie que ses ravisseurs n’ont pas voulu prendre en compte en refusant de lui fournir des médicaments. Serge Lazarevic est toujours entre les mains des terroristes d’Aqmi depuis plus de trois ans.

Il y a quelques jours, deux quotidiens régionaux écrivaient que Aqmi pourrait bien exécuter l’otage français pour faire preuve d’allégeance à l’Etat islamique. Ce sont des suggestions irresponsables et inacceptables.

Autre aspect : que dire et que raconter quand on sort de détention et qu’on laisse derrière soi d’autres otages? On l’a vu quand nos 4 confrères sont sortis de ce qu’on a appelé « l’usine à otages » près d’Alep en Syrie qui au plus fort de ses activités a pu compter plus de 25 otages étrangers.

On peut croire facilement qu’ils ont été menacés s’ils parlaient à la sortie, mais ils ne pouvaient pas non plus garder pour eux le portrait de leurs ravisseurs, comme celui de Mehdi Nemouche. Ils se devaient de raconter aux autorités ; C’est la DGSE ou la DGSI qui a fait fuiter l’information vers Le Monde… Un jeu dangereux mais un dilemme terrible aussi pour un journaliste de devoir se retenir pour raconter, alors qu’on fait ce métier pour ça.

060c 4 otages Syrie

Campagne pour les derniers otages de Syrie… libérés au printemps

Je veux dire aussi que dans les colonnes de nos journaux, sur nos sites ou sur nos écrans, nous devons accorder un traitement égal à tous les otages, qu’ils soient journalistes, ingénieurs, touristes, patrons ouvriers, riches ou pauvres etc…Or il faut reconnaitre que nous privilégions les journalistes otages, ce qui nous est reproché et à juste titre.

Si une rédaction veut qu’on parle de son otage, c’est simple : les relais sont efficaces, opérationnels à tout moment, la machine de guerre facile à lancer. En revanche si une famille d’otage non-journaliste veut que l’on parle d’un fils ou d’un frère détenu, le parcours d’obstacles sera plus long. Notre mission en tant que journaliste est d’aider aussi ces personnes.

Faut-il montrer les images des victimes de la barbarie, celle des morts et des blessés des attentats ?

Les médias montrent plus facilement les images des victimes de la barbarie quand la scène se passe à l’étranger que quand elle se déroule en France. J’ai en tête ces photos d’enfants victimes des armes chimiques utilisées par l’armée syrienne dans la banlieue de Damas et dont les corps étaient alignés dans une pièce, ou celle d’un attentat à Kaboul qui a décroché le WorldPress en 2011.

Aucune loi ne protège les victimes dans les pays du tiers-monde, ce qui n’est pas le cas en France. Je me réfère à l’attentat du RER St Michel en 1995.

Paris Match et France soir ont été condamnés selon l’article 38 de la loi sur la presse, qui sanctionne « la publication des circonstances d’un crime ou d’un délit ». On y voyait une femme en sang, dévêtue, choquée et qui dira plus tard « c’est comme si j’avais subi deux fois cet attentat »

Dans le réquisitoire  le procureur disait : «Ces photos sont-elles vraiment nécessaires ? … Le tribunal doit fixer les limites de ce qui est tolérable. »

Réponse de l’agence Gamma : « si l’actualité est intolérable ça n’est pas la faute de journalistes. Pas de photos veut dire pas d’attentat. Est-ce le but recherché ? » Et d’évoquer les images de la Shoah , du Rwanda ou de Bosnie qui ont servi de preuves au tribunal pénal international. Aujourd’hui ce jugement tend à faire jurisprudence. Il faudra s’en souvenir si de nouveaux attentats viennent frapper la France.

Comme nous sommes à présent en guerre, on peut voir des reportages destinés à contrer l’action et le discours des groupes terroristes, comme l’opération baptisée « pas en mon nom en grandz-Bretagne! ». Mais ce mouvement est-il vraiment représentatif ? Difficile à dire. De même quelle est l’importance du courant favorable à « Daech » en France, qui est bien réel et ne se limite pas au millier de djihadistes qui circulent entre la France et la Syrie. Personne ne veut l’évoquer, là aussi parce que nous sommes en guerre. Enfin qu’elle est l’importance des repentis du Djihâd que l’on cite en exemple sur nos antennes, pour éviter que d’autres jeunes gens ne prennent le chemin de Homs ou d’Alep ?

Comment traiter « l’Etat de barbarie » ?

L’expression « Etat de barbarie » m’est inspirée par le titre d’un livre du chercheur Michel Seurat, mort en détention en mars 1986 à Beyrouth, dans les prisons du groupe dit « Jihad islamique », une excroissance du Hezbollah. Michel Seurat avait écrit un livre intitulé « Syrie, l’Etat de barbarie », sous le pseudonyme de  Gérard Michaud. Il décrivait et analysait la répression du régime contre les frères musulmans à Hama en 1982 qui avait fait quelque 20.000 morts avec force détails et témoignage. Ce livre reste d’une brûlante actualité. Il faut reprendre l’expression de son ouvrage « l’Etat de barbarie » pour dire que la barbarie existe au niveau des Etats. La seule différence avec les groupes terroristes, c’est que ces Etats et les régimes en place n’en font pas de publicité. Ils cherchent à cacher leurs exactions. La France a entretenu longtemps des relations diplomatiques avec des dictatures comme l’Irak de Saddam Hussein, la Libye de Kadhafi ou la Syrie de la famille Assad ce qui a freiné la diffusion de la vérité sur la barbarie de ces régimes.

Des associations, des mouvements disent que la barbarie n’est pas uniquement du côté des groupes comme Daech et parlent de terrorisme d’Etat quand elles évoquent par exemple les frappes de drones en Afghanistan et au Pakistan ou même les bombardements sur Gaza.

A nous donc d’expliquer clairement, en détails avec des témoignages précis, au-delà du traitement émotionnel qui trop souvent caractérise nos médias, la vraie nature des conflits et notre combat contre le terrorisme…Il ne s’agit pas de faire de l’autocensure mais de réfléchir à la portée de l’information ou de l’image que nous livrons, pour le plus grand respect des victimes du terrorisme et de la barbarie.

Philippe Rochot

Publié dans Non classé, Témoignages | Un commentaire

Photoreportage : le Prix Roger Pic à Anne Rearick, pour sa plongée dans les townships d’Afrique du sud / Philippe Rochot

Présider le jury d’un Prix de reportage est toujours troublant : va-t-on parvenir à faire le bon choix, à être juste, à récompenser et encourager  la bonne personne ? Le Prix Roger Pic 2014 que nous venons d’attribuer  n’a pas fait exception. Il s’agissait de désigner un lauréat parmi quinze projets présélectionnés par la SCAM et avec en mémoire la personnalité de ce « photographe-réalisateur » d’exception qui lui a donné son nom: Roger Pic.

Prix Roger Pic sept 2014 (15)_modifié-1 (Copier)

Sélections des photos à la Scam, pour le prix Roger Pic 2014

L’image que je garde de Roger Pic est celle de l’homme qui  grâce à ses convictions politiques parvint à travailler au nord-Vietnam avec les soldats du général Giap, alors que tous les grands reporters couvraient la guerre aux côtés des forces américaines. Son témoignage, diffusé notamment dans « 5 colonnes à la Une » nous aida à mieux comprendre  la détermination de « ceux du Nord » dans cette guerre de libération.  Mais Pic avait d’autres atouts et dans un autre monde défendait par l’image les auteurs compositeurs et les gens du spectacle. On lui doit ainsi les photos  de Juliette Gréco, Léo Ferré ou Barbara, saisies avec un regard neuf.…

Prix Roger Pic sept 2014 (18) (Copier)

Il fallait donc trouver un photographe digne de ce prix et choisir entre les images d’Eric Bouvet et son « peuple de Maidan », ou celles de Marion Normand  et sa « vie sous les balles » à Tripoli du Liban, la démarche de l’auteur étant pour moi aussi importants que le résultat à l’image.

Il était tentant de primer ainsi un sujet intitulé « quand le ciel est bleu » de Thomas Houtyre. L’auteur a photographié avec un drone des scènes de vie aux Etats-Unis, tout comme les forces américaines photographient des scènes de vie au Pakistan et en Afghanistan, avant de frapper leur cible: voiture isolée sur une route, groupe de passants vus du ciel, autant de victimes potentielles qui pourraient aussi être américaines. Or ces images ne sont possibles à réaliser que lorsque le ciel est dégagé. L’auteur a donc choisi comme titre de son travail, cette petite phrase prononcée par un enfant Pakistanais : « je n’aime pas quand le ciel est bleu, car les drones américains viennent nous bombarder ».

Prix Roger Pic sept 2014 (20) (Copier)

La plongée d’Anne Rearick dans les townships d’Afrique du sud a eu raison de nos hésitations. Son travail donne au prix une autre dimension. Cette photographe américaine, qui maîtrise parfaitement le français, a vu son projet exposé à « Visa », mais n’a pas obtenu de prix. Son approche ne correspondait sans doute pas aux « canons » définis par le festival de Perpignan.

Car quand Anne Rearick nous présente les banlieues d’Afrique du sud, elle sait dépasser la violence que nous guettons, que nous attendons et nous conduire à la tendresse, nous montrer autre chose que ces clichés des cités noires que nous avons en tête, faits de jets de pierre et de pneus incendiés. « Je photographie ce qui me touche ou me secoue, dit-elle modestement sur le site de « Visa pour l’image ». « Certes, la vie est précaire; il n’y a pas de travail et les gens subissent l’esclavage économique, mais ils sont aussi remplis de joie. Ce ne sont pas que des victimes, les enfants jouent, il y a de l’amour et les églises sont pleines le dimanche ».

Prix Roger Pic sept 2014 (21) (Copier)

Anne Rearick aura travaillé dix années sur ce projet pour lequel je retiens ce merveilleux portrait d’un couple rayonnant, enlacé et heureux, qui nous montre bien que le bonheur existe aussi dans les banlieues du Cap, sur cette terre qui a tant souffert de l’apartheid.

Les tirages en noir profond, à partir d’un négatif argentique carré de moyen format, donnent leur souffle au sujet et je me rassure en me disant que Roger Pic aurait aimé ce reportage et l’aurait primé à coup sûr…

Philippe Rochot

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Au delà du rideau de fer, les 8000 de l’Himalaya… L’épopée des alpinistes polonais. Ph Rochot

Alors que l’Europe « réunifiée » s’apprête à fêter le 25ème anniversaire de la chute du Mur de Berlin, il faudra se souvenir que des alpinistes polonais, mus par leur passion et leur désir de liberté, ont sans doute été les premiers à ouvrir le rideau de fer entre l’Occident et le bloc soviétique, pour s’échapper vers les sommets de l’Himalaya. Ils ont pour nom Jerry kukuczka, dit Jierek, Christophe Wielicki ou Wanda Rutkiewic.

Nepal nov 06 B MukhtinahItinéraire des Annapurnas (Ph Rochot)
Ils voulaient être « libres comme l’air », comme le titre du récit de Bernadette McDonald qui raconte leur histoire. Un récit passionnant et précis qui rend hommage à ces hommes et femmes de Pologne qui ont rivalisé pendant deux décennies avec les meilleurs alpinistes occidentaux.

jerzy_kukuczka

Jerzy Kukuczka, à gauche durant l’ascension de l’Everest, en 1980.

Kukuczka, fut le second homme au monde à gravir les 14 sommets de plus de 8000 mètres, derrière l’Autrichien Reinhold Messner. Sauf que le grimpeur polonais a voulu tracer des itinéraires nobles, s’écarter des voies normales, gravir des faces impossibles, des arêtes vertigineuses, monter ses expéditions parfois en plein hiver. Il a réalisé l’exploit en 9 ans alors que son rival a mis 17 ans. Il est mort quelques mois après avoir grimpé les plus hauts sommets de la planète, dans la face sud du Lhotse, l’itinéraire extrême par excellence : rupture de corde dans ce couloir mythique de 2000 mètres de dénivelé..

Jerzy-Kukuczka-Photo-Summitpost.org_

Jerzy Kukuczka, mort dans la face sud du Lhotse, en 1989, un mois avant la fin du mur de Berlin.

Pour les Polonais des années 80, l’alpinisme était une passion qui se méritait: pas de matériel, pas de devises pour partir à l’étranger, pas d’autorisation pour quitter le pays. Ils faisaient fabriquer leurs piolets par des ferrailleurs et leurs chaussures de montagne par des cordonniers locaux. Pour réunir un peu d’argent, ils repeignaient les cheminées des usines de Katowice en effectuant des descentes en rappel sur les murs de brique, ce qui permettait aux entreprises d’état d’économiser sur les échafaudages..

depart

Expédition polonaise au K2 en 1984: le camion et pas l’avion, trop cher pour gagner le Népal.

Leurs expéditions vers le Népal se faisaient en camion car ils n’avaient pas les moyens de financer le transport par avion… Le voyage prenait ainsi plusieurs semaines. Ils cachaient dans leur équipement des bouteilles de vodka pour les revendre à l’étranger, notamment au Pakistan (sacrilège !) et se livraient à de multiples trafics pour financer leurs projets. Sur place, ils n’avaient pas d’argent pour payer des porteurs et transportaient eux-mêmes une bonne partie de leur matériel et de leurs provisions vers les camps d’altitude. Ces hommes étaient des forces de la nature qui allaient jusqu’au bout pour réussir.

Nepal nov 06 B (22)Sommets des Annapurnas, Népal (Ph Rochot)

Car comment peut-on résister à plusieurs bivouacs successifs à plus de 8000 mètres d’altitude, parfois sans tente avec un équipement de qualité médiocre. Et pourtant ils l’ont fait. Ils avaient la foi et surtout la volonté de se sortir du système communiste grâce à la haute montagne. Les itinéraires dans les parois des Tatras à la frontière avec la Tchécoslovaquie, où tous avaient fait leur apprentissage ne leur suffisaient pas.

Wanda Rutkiewicz en montagne

Les alpinistes polonaises avaient réussi à se tailler une place aux côtés de ces rudes montagnards. Le public occidental n’a sans doute pas en tête le nom de Wanda Rutkiewic. Cette femme a pourtant gravi huit sommets de plus de 8000 mètres dont le K2. Elle fut la troisième femme à monter sur le toit du monde: l’Everest. Elle est morte d’épuisement en 1992, au Kangchenjunga, le troisième sommet de plus de 8000 mètres, seule alors qu’elle n’était plus qu’à quelques centaines de mètres de la cime.

Wanda Rutkiewicz et jp2

Wanda reçue par le pape lors de sa première visite en Pologne en 1978.

Toute sa vie avait été tournée vers la conquête des sommets de l’Himalaya, avec une curieuse envie d’y finir ses jours. Elle écrivait ainsi: « Je n’ai jamais recherche la mort mais je n’ai pas peur de mourir en montagne. Après ce que j’ai vécu, la mort m’est familière et la plupart de mes amis sont là-haut en haute montagne. » Le livre de Bernadette Macdonald rend hommage à ces hommes et ces femmes d’exception, mais aussi à cette page de l’alpinisme polonais qui dit-on ne reviendra pas…

Philippe Rochot 

Ps – Libres comme l’air (  Bernadette McDonal    Editions Nevicata)

Publié dans Ma critique Livres, Non classé | Laisser un commentaire

Rassemblement pour Hervé Gourdel et contre Daech….Le service minimum… Ph Rochot

Il fallait être naïf pour penser que le rassemblement de soutien à Hervé Gourdel et aux victimes de Daech allait attirer autant de monde que les manifestations de soutien à la population de Gaza en juillet dernier. Un millier de personnes pas plus, se sont retrouvées place de la République à l’appel d’une trentaine d’organisations.

Manif Daech Gourdel république (Copier) (8) Mélange hétéroclite qui a plutôt bien cohabité. Car il y avait là les Kurdes du PKK brandissant le portrait d’Abdullah Ocalan (qui purge une peine de prison à vie en Turquie), la coordination « Chrétiens d’Orient en danger », des représentants de l’Union des Etudiants juifs de France, l’Association des Victimes du Terrorisme et des personnalités aussi diverses que l’incontournable Marek Halter qui côtoyait le turbulent imam de Drancy Hassen Chalghoumi, très contesté au sein de la communauté musulmane.

Manif gourdel Pkk a (Copier)

Le portrait d’Ocalan domine la manifestation (Ph Rochot)

Une seule pancarte en mémoire d’Hervé Gourdel, la même d’ailleurs qui a servi devant la mosquée de Paris vendredi dernier…Mais d’autres écrits plus violents étaient brandis devant la statue de la République : « la France doit agir, Inaction coupable, non à la barbarie… »  Dans les discours une femme se détache des personnalités : Latifa Ibn Ziaten, mère de celui qui fut la première victime de Mohamed Merah, en 2012 à Toulouse et qui lance : « J’espère que dans les cités, le gouvernement va faire quelque choser pour empêcher nos jeunes de partir ».

Manif Rep avec Agnès b (Copier)

Agnès B au rassemblement: une manif qui pour elle fait partie de son combat humanitaire (Ph Rochot)

Le rassemblement se termine par la Marseillaise au bout d’une heure à peine mais il faut partir et laisser la place à d’autres manifestants : une centaine d’Africains qui montent le boulevard Beaumarchais en brandissant des pancartes hostiles au président guinéen Alpha Condé.. . Les médias diront ce soir que la France s’est mobilisée : pas vraiment ça !
Philippe Rochot

Manif daech république selfie (Copier)« Selfie » d’un participant à la manifestation. Pour ne pas oublier (Ph Rochot)

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

« Vous avez un truc à dire ? » Choses vues et entendues à la mosquée de Paris durant l’ hommage à Hervé Gourdel… Ph Rochot

La prière du vendredi est terminée mais tous les fidèles ne restent pas pour l’hommage à Hervé Gourdel . Certains quittent précipitamment la mosquée. La manifestation organisée par le Conseil Français du Culte Musulman ne fait pas l’unanimité.

Mosquée Paris manifRassemblement en hommage à Hervé Gourdel (photo Ph Rochot)

D’autres manifestants qui n’ont pas assisté à la prière arrivent sur la place et on atteint presque le millier quand le président du CFCM entame un discours au contenu attendu :   «Nous, musulmans de France, disons halte à la barbarie ». Le recteur nous remet en mémoire un verset du Coran : « tuer un homme revient à tuer toute l’humanité, sauver un homme, c’est sauver l’humanité ».

Mosquée Paris hommage Gourdel pancarte (Copier)

De rares écriteaux mais un hommage sincère (Photo Ph Rochot)
Je regarde autour de moi et je vois des manifestants venus de tous les horizons . Ma voisine a noué sur sa tête un drapeau algérien en guise de foulard et récite tout le vocabulaire imaginable pour qualifier ces terroristes qui ne représentent en rien l’islam. «Cet homme était venu faire du tourisme chez nous dit-elle. Il aimait l’Algérie, ses paysages, ses gens ! »

Je vois des Africains en veste, d’autres portant le vêtement traditionnel, des mères de famille et des poussettes. Moyenne d’âge 40 ans dirai-je… Dans la foule, pas d’affiches ou d’écriteaux provoquants, juste un panneau brandi par un Malien du nord au turban blanc immaculé : « hommage à Hervé Gourdel » et puis quelques feuilles de papier où certains ont griffonné le slogan devenu familier : « pas en mon nom ».

Mosquée paris plateau malien (Copier)

Le commentaire en semi-direct du correspondant de la télévision malienne (Ph Rochot)

Bon discours d’Anne Hidalgo qui rappelle que cette mosquée de Paris fut bâtie pour rendre hommage aux musulmans qui avaient combattu durant la première mondiale et ajoute : « Vous n’avez pas à vous excuser pour ce qui a été commis dit-elle… » « Nous ne céderons pas à la peur car nous sommes debout ici ensemble. »
L’équilibre politique est respecté : Valérie Pécresse et NKM prennent la parole derrière, pour dire en moins bien la même chose. L’équilibre religieux est également assuré. Sous le croissant géant qui orne l’entrée de la mosquée, on peut voir Mgr Dubost, chargé du dialogue inter-religieux et le vice-président du CRIF Gile Taiëb.

Mosquée Paris itv maliennes (Copier)

Plusieurs télés africaines sur place: Interview pour la télévision malienne (Ph Rochot)

Le collectif contre l’islamophobie boude ce rassemblement après avoir fait passer ce message: « les musulmans ne doivent pas jouer le jeu islamophobe, qui consiste à les placer en coupable et suspect idéal, les poussant sans arrêt à se justifier pour les agissements de tiers ».

L’observatoire de l’islamophobie est en revanche représenté par son président Abdallah Zekri qui rassure: « Nous sommes là en solidarité avec Hervé Gourdel »

Une bonne cinquantaine de journalistes bousculent les fidèles pour être au premier rang, pendant que les camionnettes de diffusion des chaines d’information aux paraboles tournées vers le ciel, attendent en bas de la rue. Il faut meubler le temps d’antenne avec des micros-trottoirs : « Vous avez un truc à dire ?» demande un reporter-cameraman aux gens qui l’entourent ? Une journaliste interroge un croyant africain qui ne demandait rien: «vous dites quoi à Dieu quand vous priez ? ». Mais tout le monde se prête avec gentillesse aux questions les plus saugrenues : une manif plutôt bon enfant.

Philippe Rochot

Publié dans Non classé, Témoignages | 3 commentaires

Entre Vietnam et Ukraine, ma virée à « Visa pour l’image »… Ph Rochot.

Chaque séance de projection à « Visa pour l’image» commence immanquablement par la liste des reporters tombés au champ d’horreur… morts sur le terrain, en détention, ou pris en otage. Pas réjouissant, mais peut-il en être autrement ?
vietnam-doancong_002

Les anciens du nord-Vietnam à l’honneur. Bataille de Quang Tri, 1972… (Photo Doan Cong)

L’exécution de Steven Sotloff, deuxième otage américain égorgé en plein désert syrien par les terroristes du groupe « Etat islamique » est venue frapper de plein fouet ce 26ème festival. La tradition à Visa, veut que les premières images projetées sur un écran de 28 mètres de long, égrènent les malheurs que le monde vient d’encaisser. Entre les attentats suicide contre les chrétiens d’Irak, les bombardements en Syrie, ou les affrontements en Libye, la matière ne manquait pas. « Visa pour l’image montre la violence car le monde est violent » dit fataliste Jean-François Leroy, le patron du Festival.

Perpignan Visa image août 2014 (12) web

Casquette et béret basque… Nos photoreporters vietnamiens vendent leurs livres « Ceux du Nord’. (Photo Ph Rochot)

Trois photoreporters vietnamiens nous présentent pourtant une autre façon de traiter la guerre, celle qui fut la leur, le Vietnam des années 70.. Pas de visages torturés, pas d’images arrêtées sur des expressions de haine ou figées sur des actions brutales, mais un regard sincère et innocent sur le combat qui fut celui de tout un peuple. Les images de Doan Cong Tinh, Chu chi Thanh, Mai Nam et Hua Kiem, exposées au couvent des Minimes étaient bien sûr destinées à servir la propagande communiste, mais quelle fraicheur dans le regard, quelle générosité dans la démarche, quelle recherche esthétique pour mettre en valeur l’idéal que représentait pour les nord-vietnamiens cette « guerre de libération. »

Perpignan Visa image août 2014 (66) web

Perpignan, images de « ceux du nord-Vietnam ».dans les rues… (Photo Ph Rochot)

On doit cette expo à Patrick Chauvel qui rencontra ces modestes photographes vietnamiens à l’occasion d’une conférence à Hanoi et réalisa que les grands reporters occidentaux comme Larry Burrows, Philip Jones Griffith ou Jean-Claude Labbé, n’avaient pas été les seuls à couvrir ce conflit. De l’autre côté il y avait « ceux du Nord », des « soldats reporters » dont l’appareil, sans doute un « Zénith » de fabrication soviétique, était une arme de guerre. Et pourtant pas de sang, pas de cadavre, pas même celui d’un soldat américain : des images soft mais militantes, traitant la guerre comme la défense pour un idéal..

Ukraine Herbaut

Kiev, place Maidan, forces spéciales: (photo de Guillaume Herbaut)

Les expos sur les conflits actuels montrent à quel point le traitement des images de guerre a changé. Le visiteur n’échappe pas à l’Ukraine et au siège de la place Maïdan, spectaculaire, photogénique, forcément tragique et que Guillaume Herbaut est sans doute le meilleur photoreporter à avoir mis en valeur. La preuve ? Il expose au Couvent des Minimes, le fin du fin pour un photoreporter, l’aboutissement d’une carrière…
Des images choc ? On en trouve à la pelle, comme celles des massacres de Centrafrique ou du typhon Haiyan aux Philippines . Des images évidentes pour celui qui a le mérite et la chance d’arriver sur place quelques heures après le passage de la tornade meurtrière.

Perpignan Visa image août 2014 (18)

Victimes du cyclone Haiyan: prix du World Press (Photo AFP)

Mais au-delà des photos de News spectaculaires et qui s’imposent, on doit chercher plus loin l’idée maîtresse qui a conduit les reporters à documenter les sujets présentés. Il faut de la persévérance pour traiter le problème des agressions sexuelles dans l’armée américaine, comme le fait la photographe Mary Colvert. Il faut de l’imagination et des contacts pour s’embarquer à bord du « train des oubliés » de Russie, qui va du Baikal au fleuve Amour, comme le fait William Daniels. Il faut enfin penser aux murs qui séparent encore les hommes pour photographier la vie sur cette frontière de quatre mètres de hauteur qui sépare le Bangladesh de l’Inde, comme le fait Gaël Turine.
Mais la recherche du bon thème et de la bonne idée n’est pas le privilège des grands photographes. En fouillant dans la liste du festival « off », celui des oubliés du Couvent des Minimes, ceux qui exposent dans les bars, les restaus, chez les coiffeurs ou dans les magasins et qui s’imposent depuis bientôt vingt ans sur la scène de la cité, on trouve souvent des idées simples et donc géniales.

DSC00034

On peut citer ce collectif de paysans maliens qui expose dans un modeste restaurant des photos de cultures irriguées et veut nous prouver que le Mali, c’est autre chose que le terrorisme. On fera volontiers le détour par la place de la République pour voir un autre regard sur l’Afghanistan, celui de Karolina Samborska : pas de soldats US en patrouille ou de talibans en arme mais des gens, de la vie et une douceur qu’on ne montre plus dans les reportages sur ce pays.

Visa 2014 nous rappelle ainsi que la photographie n’est pas forcément l’image choc prise en plein cœur de l’action mais que l’idée qui l’inspire et la démarche qui va mener à la prise de vue sont des éléments essentiels du message qui sera transmis.

Philippe Rochot

Publié dans Non classé, Témoignages | 5 commentaires