De la Photographie

            La photographie est ce qui nous reste quand le petit écran s’est éteint. Aujourd’hui, le mot “image” nous renvoie souvent à la vidéo. Or ce système nécessite appareillages et téléviseur pour avoir le droit d’exister: images plastiques, artificielles, qui défilent sous nos yeux à un rythme saccadé, accéléré, sans qu’il ne soit possible de les retarder, de les figer, de les saisir, condamnées au rythme que le monteur a bien voulu leur donner. On ne revient pas sur une séquence, un visage, sans une manipulation technique qui fait perdre à l’émotion son impact, brièvement ressenti pendant un visionnage. L’image vidéo se détériore avec le temps; les couleurs s’altèrent, les contours deviennent flous et progressivement elle glisse de nos mémoires.

            Face à l’image née de l’électronique, la photographie a valeur d’éternité. Les clichés du passé, sur plaques ont même surmonté les décennies et nous apparaissent encore aujourd’hui de qualité supérieure aux images tirées des négatifs. La photographie en noir et blanc s’inscrit dans cette ligne. Face à l’image couleur elle se situe en dehors du temps. Elle est une part de rêve car elle suggère des tons imaginaires et permet de se fabriquer une véritable palette qui dépasse les couleurs que nous offre l’arc en ciel.

            La photo est là pour saisir l’événement, mais aussi pour le dépasser, en explorer les traces, les cicatrices laissées par l’homme. En ce sens elle a valeur universelle. Qu’importe l’événement lui-même, l’important est ce qu’il en reste, le message qu’il nous transmet au delà des faits et des années qui s’écoulent. La démarche du photographe dépasse ici l’instantané: “la photo est une incessante découverte qui exige de la patience et du temps” disait André Kertesz. Elle intègre l’univers présent mais aussi celui du photographe, sa sensibilité, ses visions, ses attentes. L’image authentique et fidèle appartient donc à celui qui reste plus longtemps que les autres car il finit toujours par se faire accepter, oublier. Là peut alors commencer son travail.

 

Philippe Rochot

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Chine rizières, région de Yualiang (Yunnan)

Chine rizières (2) rec2

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Carnets de route vers l’Orient…

Carnets de route vers l'Orient...

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Otages d’Afghanistan: Y a t-il une vie après 500 jours ? (publié dans “Réforme” du 12 mai 2011)

Quand un gardien en tenue pashtoune poussera la porte de la sombre pièce qui leur sert de cellule, en ce 13 mai 20011,  Hervé et Stephane sauront qu’ils attaquent leur 500 ème jour de détention. Et ils le marqueront d’une pierre noire, comme nous le faisons  pour eux.

Un détenu cherche toujours à garder la notion du temps. Un prisonnier de droit commun compte les jours qui le séparent de sa libération, tandis qu’un otage, qui ne sait pas quand il va sortir, ne peut que faire l’addition des journées sans âme qui rythment sa survie.

            Les ravisseurs ont dû leur confisquer montres et crayons, mais ils gardent à coup sûr la notion du jour et de la nuit. Ils ont pu trouver le moyen de compter les jours avec des cailloux alignés, des traits dans la terre ou des marques sur les murs, pour arriver au total de 500 aujourd’hui. Quand j’étais otages au Liban, en 1986 avec l’équipe de France2 (Normandin, Hansen, Cornéa) nous comptions les jours avec de la cendre d’allumettes écrasée sur du papier journal, jusqu’au moment où nos gardiens ont découvert la combine et cru que nous rédigions des messages codés…

Car la paranoïa est bien le propre des preneurs d’otages. Hervé et Stephane sont sûrement confrontés à cet obstacle qui reste l’une des difficultés majeures de la négociation : la crainte omniprésente pour les ravisseurs de se faire arrêter par les soldats français ou par les hommes du président Karzai, l’impression aussi que la terre entière leur en veut. On dit que les contacts n’ont jamais été rompus mais que les intermédiaires afghans doivent aller chercher leurs ordres à Quetta, Kandahar, Kaboul, et que les groupes de talibans locaux demandent la libération d’hommes dont la tête est mise à prix.

                  Les revendications changent régulièrement. On dit aussi qu’Hervé et Stéphane ont été séparés dans les premières semaines de leur détention. Mais qui croire ? Ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui ne savent pas n’ont rien à dire… Faut-il donc condamner cette loi du silence ?

Vingt-cinq ans après ma libération je n’ai pas encore trouvé la réponse à cette question : otages, en parler ou pas ? Il est clair que l’opinion ne doit pas les oublier et ces hommages rendus comme en ce 500ème jour de détention, sont une façon de rappeler à tous qu’ils étaient partis en Afghanistan pour essayer de nous informer sur la situation dans ce pays et les difficultés pour les quatre mille soldats français de se faire accepter par la population afghane.

De même, devons nous montrer à nos négociateurs que leur travail n’est pas inutile et que nous les soutenons. A l’heure d’internet qui permet sans doute aux ravisseurs et à leurs chefs de lire la presse internationale, il faut aussi faire passer le message suivant : les preneurs d’otages se sont trompés. Hervé et Stephane étaient en Afghanistan pour faire des reportages constructifs sur ce pays, expliquer aussi à l’opinion française la cause de ceux là-mêmes qui les ont capturés. Les réduire au silence est une erreur. Ils seront plus utiles pour ce pays déchiré en continuant de faire leur métier que bâillonnés et privés de liberté.

            Hervé et Stephane ont-ils des échos de la campagne de solidarité organisée pour les soutenir ? Un gardien compatissant aura pu voir à la télévision quelques images d’un rassemblement de soutien et pourra dire à l’un d’eux en ouvrant la porte de sa cellule : « j’ai vu ta photo à la télé ! ». Une réflexion qui peut lui redonner l’espoir. Peut-être sauront-ils que pour leurs 500 jours de détention, des rassemblements, des témoignages, des lâchers de ballons ont marqué cette journée. Florence Aubenas, détenue six mois en Irak dit qu’elle a pu voir  le message de soutien d’une chaine française sur un poste de télévision, opportunément placé là par ses ravisseurs…

Hervé et Stéphane savent ils également que Ben Laden a été tué ? Leurs ravisseurs ne seraient pas liés à El Qaïda, mais l’auteur des attentats du 11 septembre était sans doute pour eux une référence. Le traitement infligé aux otages a pu s’en ressentir. Après mon retour de détention, j’ai pu constater que les périodes de mauvais traitement correspondaient aux phases d’échec des négociations, à des attentats ou des bombardements au Liban, en Libye, en Iran..

Il est pénible de compter les jours et les mois quand on est otage, mais il est encore plus dur de voir passer les saisons, toujours extrêmes en Afghanistan : glacial l’hiver, trop chaud l’été. Deux hivers déjà pour Hervé et Stéphane, deux printemps et un nouvel été qui approche à nouveau. Et toujours pas de réponse à la question : quand allons-nous sortir de là ?

On pourrait se rassurer en  disant : ce sont les premières semaines les plus difficiles à passer pour un otage ; ensuite, il apprend à gérer sa vie, à connaitre le comportement des ravisseurs, à jouer sur leurs contradictions. Mais c’est oublier qu’à mesure que le temps passe ils s’enfoncent dans un autre monde, coupés de leurs familles, de leurs proches, de leurs amis, de leur profession et que la réalité sera d’autant plus difficile à vivre quand ils reviendront parmi nous.

Ph Rochot: 13 mai 2011

(écrit pour l’hebdo “Réforme”)

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Vivre avec les chamois

Une escapade sur les pentes du Pelvoux pour rencontrer les chamois qui s’habillent pour l’hiver.

C’est le plus bel animal de nos montagnes mais pas facile à approcher. Il vous sent arriver à plus de 500 mètres de distance. Impossible de le surprendre. La tactique est de faire en sorte qu’il s’habitue à votre présence. C’est un peu long mais passionnant; on en oublie la fatigue, l’altitude, le froid… et l’heure matinale à laquelle il a fallu commencer la journée.

Ph Rochot

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Dans l’Islam des révoltes

Editions Balland.                     Paru le 4 février 2010

Bonnes feuilles

……..Plus de vingt ans se sont écoulés depuis l’affaire des otages français du Liban, mais elle reste présente dans l’esprit de tous. Je suis surpris de rencontrer aujourd’hui encore des témoins de cette époque qui me rappellent ce drame avec sympathie et compassion. Ils n’ont pas oublié, tant cette page de notre histoire a marqué une génération, celle des années 1980.

Pour ma part, cette tragédie est restée gravée dans ma mémoire. J’ai donc souhaité revenir sur cette épreuve qui n’est pas isolée dans ma vie car elle s’inscrit dans mon itinéraire à travers le Proche-Orient. Mais il n’est pas facile pour un journaliste d’écrire à la première personne. Je suis là pour raconter des événements qui touchent la vie des autres et pas la mienne.

Mon métier est d’être un spectateur qui se sent concerné et non pas impliqué, un observateur et pas un acteur. Alors quand je bascule de l’autre côté, que je deviens moi aussi une victime et que les autres journalistes se tournent vers moi au lieu de regarder devant eux, il y a quelque chose de troublant. Je dois donc habiter un autre personnage. Mais même ainsi je ne peux m’empêcher de regarder ce que je vis avec mes yeux de journaliste.

Durant ma détention, je me disais parfois : voilà une bonne image, voilà une belle lumière, voilà un son qui restitue bien l’atmosphère dramatique que nous vivons. Peut-être cette vision de l’événement m’a-t-elle finalement aidé à mieux supporter cette épreuve. Je connaissais de même la mentalité, l’état d’esprit, le comportement de ceux qui nous ont capturés, car déjà depuis plus de quinze ans je me passionnais pour le monde arabo-musulman.

En réalité, mon parcours a commencé en Arabie saoudite, aux sources de l’islam, pour se prolonger dans les guerres du Liban, d’Irak, d’Iran et même d’Afghanistan sur les terres du « lion de l’islam », le surnom que ses partisans ont donné à Oussama Ben Laden. Et c’est cet itinéraire dans « l’islam des révoltes » que j’ai voulu raconter.


Extrait de « le temps du rapt »

…..Quand nos gardiens entrent dans la pièce, ils sont toujours deux avec des lunettes noires et se cachent le visage avec la main. Souvent, nous avons affaire au même personnage qui se fait appeler Abdou. Il parle un peu français et nous pose des questions presque gênées sur notre pays, notre région natale. Il veut connaître notre sport favori, notre religion. Il doit avoir 25 ans. Je devine à travers lui l’itinéraire de l’écolier libanais à qui l’on a dû apprendre la douceur de notre pays et la grandeur du général de Gaulle. J’ai l’impression que quelque part il aime quand-même la France et la respecte.

Il n’y a aucune agressivité dans son comportement mais il est engagé dans un engrenage infernal et subit cette pression de la guerre et de la terreur qui le force à participer à la détention d’otages français. Terroriste lui ? Allons donc ! C’est un gamin de la banlieue qui obéit à des chefs, même s’il a toujours une mitraillette à l’épaule. Son attitude sème la confusion dans mon esprit ; j’ai du mal à voir en lui un ennemi mais plutôt une victime de cette haine pour l’occident qui s’est installée dans une fraction extrémiste de la communauté chiite libanaise.

J’ai l’impression que notre sort se décide ailleurs que dans cet appartement abandonné. Les élections législatives approchent en France. A la radio qu’ils nous laissent écouter de temps à autre, on parle d’espoir pour les otages du Liban, de médiateurs envoyés à Damas, Beyrouth et Téhéran, mais je ne crois guère à un résultat rapide.

Un jour ils nous font agenouiller tous les quatre face au mur et laissent planer dans la pièce un silence pesant. Ils nous obligent à fermer les yeux. L’un d’eux claque dans ses mains comme pour imiter un tir au pistolet. Un petit chef, qui sait uniquement dire en français : « comment ça va » me fait emmener dans une pièce à côté. Je déteste cet homme qui tente toujours de cacher son visage avec sa main par crainte d’être identifié. Je l’ai surnommé Quasimodo, car il est petit, voûté, mal bâti et il est facile de deviner qu’il est laid.

Je ne pensais pas que les ravisseurs pouvaient s’en prendre aux otages. J’ai surtout l’impression qu’ils cherchent à se défouler, à déverser sur nous la haine qu’ils ont pour l’occident car ils vivent toujours avec ce sentiment du martyr. Il y a pour eux deux mondes : le monde de la guerre (Dar el Harab) et le monde de l’islam (« Dar el Islam). Nous appartenons au monde de la guerre et ils appartiennent au monde de l’islam. Nous sommes donc des ennemis. Ils n’aiment pas non plus les journalistes qui s’intéressent à leur pays ni même à leur cause. Plus on connaît leur société et leur langue, plus on est suspect. Voilà pourquoi Michel Seurat était pour eux une cible privilégiée. Moi qui ai vécu quatre années au Liban et qui revient régulièrement à Beyrouth en fonction des soubresauts du conflit libanais, je me sens aussi particulièrement visé.

Ils doivent être deux ou trois dans la pièce et me font asseoir sur un tabouret de bois. Ils glissent devant mon regard la première page du journal libanais « As Safir » où l’on parle de notre enlèvement. Nos quatre photos s’étalent dans la partie inférieure de la page : des photos d’identité froides et figées, sans doute sorties des classeurs poussiéreux de ma rédaction et que les secrétaires utilisent pour les demandes de visa. Nos ravisseurs ont l’air très fier de voir que la presse réagit à leur coup de main. Je ne trouve rien d’autre à dire que : « oui, c’est nous ! »

- Tu vas être exécuté me dit en français un homme dont j’entends la voix pour la première fois. Je ne suis pas surpris. Je dirais même que j’attends cela. Je pense au fond de moi-même qu’il vaut mieux en finir tout de suite plutôt que de traîner pendant des mois ou des années comme une loque humaine, dans les caves de la guerre du Liban.

Je n’appartiens déjà plus au monde extérieur. Michel Seurat est mort et je ne vois pas pourquoi je parviendrais à me sortir d’un piège où lui, spécialiste du Liban, n’a pas pu survivre. Je me sens une cible différente par rapport à mes camarades de détention. Assis sur ce tabouret de bois, je n’aperçois qu’un classeur métallique. J’ai l’impression de me trouver dans un commissariat de police. Je pense à la guerre d’Algérie, à tous ceux qui dans le monde à une époque de notre histoire ont eu à répondre à un interrogatoire, assis comme moi sur un tabouret de bois et dans des conditions sans doute pires que les miennes. Ce transfert de pensée vers ceux qui ont souffert plus que moi restera une sorte de réconfort moral qui m’aidera à supporter ma détention.

Ils connaissent apparemment mon passé professionnel qu’ils ont dû lire dans la presse.
Pourquoi es tu revenu au Liban ?
Pour savoir si Michel Seurat était mort ou non.
Ah oui ! Il est bien mort me répond l’homme. J’ai pourtant le sentiment qu’il ne le sait pas lui-même et qu’il me fait part simplement d’une réflexion personnelle après la lecture des journaux qui ont tous publié le communiqué du « Djihad islamique ». J’ai du mal à croire que nous sommes entre les mains de la même organisation qui détient les autres otages français.

Nos ravisseurs n’ont pas fait preuve jusque là d’un fanatisme musulman quelconque. Je vois plutôt en eux des nationalistes libanais chiites, meurtris par les interventions israéliennes au Liban et fortement influencés par la révolution iranienne qui leur permet de relever la tête et de lancer des défis à l’occident.

Extrait de : Afghanistan : « sur les traces de Ben Laden »

…..Avec l’entrée des forces américaines en Afghanistan, il devient moins périlleux pour nous de franchir la frontière afghane en cet automne 2001 et nous pouvons passer officiellement par la route. Trois journalistes occidentaux viennent de trouver la mort dans une embuscade des Talibans en direction de Shataraï sur le front du nord-est. Mais cela ne nous décourage pas. Notre objectif est en réalité de gagner le repère de Ben Laden à 20km de Jalalabad, le site montagneux de Tora Bora. Je me dis qu’un ancien otage du Liban ne devrait pas fréquenter cet endroit, mais pour l’heure les quelques journalistes étrangers présents sur place n’ont pas été inquiétés et je brûle d’envie de voir cette région. Au moindre enlèvement je me jure bien de faire demi-tour et de retourner au Pakistan.

Nous nous plaçons sous la protection des milices du commandant Zaman, un chef de guerre afghan qui a passé dix ans en France et en plus dans ma ville natale de Dijon. Avec son « pakol » marron vissé sur la tête et son « patou » autour des épaules il donne l’effet d’un homme tranquille qui inspire la confiance. Il nous déclare qu’il veut « chasser les arabes » de son pays et surtout ne plus voir l’Afghanistan servir de base d’entraînement au terrorisme international. Il participe pour cela à la traque de Ben Laden dans les montagnes avec les autres chefs de guerre locaux.

……Les combattants d’Al Qaïda sont repliés sur les hauteurs, face à nous à 3000 mètres d’altitude et régulièrement bombardés par les B52 américains qui volent très haut pour éviter les missiles. Impressionnant de voir ces forteresses volantes qui se sont illustrées durant la guerre du Vietnam, écraser les maquis afghans. La montagne disparaît sous un gigantesque nuage de fumée et il est difficile d’imaginer qu’il y a des hommes qui résistent encore là-dessous. Les rumeurs les plus folles courent sur le dispositif de défense de l’organisation terroriste. On dit que Ben Laden vit dans un vaste bunker, sous terre, luxueusement aménagé, avec des chambres fortes, des appartements blindés, de la nourriture en abondance et qu’il peut résister à un siège de plusieurs mois.

Les Américains se contentent de bombarder les positions d’Al Qaïda dans les montagnes mais pour le moment n’envoient pas de troupes au sol : trop risqué. Cette opération militaire est d’abord une vaste démonstration de force. A terre, ils laissent faire le travail par les combattants locaux, miliciens tadjiks ralliés au commandement de feu Ahmed Shah Massoud et regroupés de façon plus ou moins anarchique sous le titre ronflant de « alliance du nord ». Mais ces hommes se querellent entre eux et ne parviennent pas à organiser une véritable stratégie contre les combattants de Ben Laden Ils tirent aux canons de char en direction des montagnes, sans avoir vraiment identifié un objectif.

Seuls quelques « conseillers » à bord de voitures blindées aux vitres teintées passent parfois discrètement sur la piste pour s’entretenir avec un chef de guerre afghan, installé dans une position avancée, mais pas de soldats américains en vue. Au bout de trois semaines de combats, les moudjahiddines afghans sont néanmoins parvenus à enfoncer les positions d’Al Qaïda. Nous parcourons avec eux les crêtes de la montagne et les vallées. Le sol est retourné par les bombes des B52 qui laissent des cratères de dix mètres de profondeur. Le paysage est lunaire ; tout n’est que pierres, cendres et poussières. La nature a été dévorée, comme soufflée par les incendies. Je redoute que la région ne soit minée mais tout le monde marche sur cette terre meurtrie avec une certaine assurance et les miliciens afghans dans leur insouciance et la joie de la victoire, piétinent sans inquiétude ces tas de décombres. Nous découvrons bien quelques caches d’armes dans des grottes aménagées, mais pas de bunker sophistiqué et surtout aucune trace de Ben Laden.

Une cinquantaine de combattants ont été faits prisonniers. Les chefs de guerre nous autorisent à filmer une dizaine de ces hommes capturés durant la nuit et qui croupissent déjà dans la grange d’une vieille ferme abandonnée, transformée en prison pour la circonstance. Je suis impatient de découvrir enfin ces terroristes qui font trembler la planète. Mais le spectacle est pitoyable. On dirait des mendiants ramassés dans un souk arabe. Leurs vêtements sont déchirés ; ils sont sales, amaigris, épuisés, affamés, blessés. Leurs pansements sont maculés de boue, leurs blessures infectées. C’est donc cela El Qaïda, l’organisation terroriste qui fait si peur à l’Amérique et au monde entier ! Je ne vois guère devant moi que les restes d’une armée de gueux.

Les hommes déclinent vaguement leur identité et leur nationalité : yéménites surtout. Nous n’en saurons guère plus. Normalement la convention de Genève sur les prisonniers de guerre nous interdit de leur poser des questions portant sur autre chose que leur identité et je n’insiste pas. En revanche mon confrère de la télévision arabe « Aljazeera » ne se gène pas pour les interpeler. Je devrais être content de voir des terroristes capturés et entravés mais ceux là me feraient presque pitié. Une chose est certaine en tout cas : Ben Laden n’est pas parmi eux et plus personne n’entendra parler de sa présence dans les montagnes de Tora Bora, entre Pakistan et Afghanistan, à partir de cette date.

Extrait de : « une manière de rôder autour de cette histoire »

Régulièrement, à chaque prise d’otages médiatisée, nous sommes sollicités pour donner un sentiment. Entre le moment où s’annonce la libération d’un otage et celui où il est effectivement libre, il se passe souvent plus d’une journée. Les radios, les télévisions, les quotidiens, doivent meubler l’espace et le temps. Les rédactions parisiennes mobilisent alors les anciens otages. Comment se passe le retour ? Pensez vous qu’une rançon a été versée ? Comment vit-on sa libération ? Comment se reconstruit-on ? Faites vous des cauchemars ? La réponse est non !

J’ai rêvé une nuit seulement que je parcourais Beyrouth tout seul en courant dans les rues. Il y avait des incendies et des tirs partout, mais je n’étais pas touché. J’étais devenu invulnérable… Toutes ces questions contribuent à entretenir l’étiquette d’ancien otage qui nous colle encore à la peau. Il faut pourtant l’accepter. D’un côté je refuse de garder le silence sur cette histoire car je ne veux pas qu’elle soit oubliée ; de l’autre je n’accepte pas d’être un otage à vie car depuis ma détention j’ai pu réaliser d’autres projets qui dépassent largement ce drame.

Dans cet esprit, je n’ai pas souhaité m’associer à la démarche de cinq autres otages français et de Marie Seurat qui ont déposé plainte en mai 2002, pour « enlèvement et séquestration aggravée ». Sans doute fallait-il le faire avant… Nous n’y avions pas pensé. Même si aujourd’hui la justice internationale parvient à débusquer plus facilement des criminels de guerre, il n’y a pas de volonté politique de la part de notre pays la France, de rechercher ceux qui ont enlevé ses citoyens dans les années 1985 et 1986 au Liban ou de dénoncer le rôle du Parti de Dieu dans les actions terroristes anti-françaises organisées à cette époque comme l’attentat du Drakkar.

Paris veut montrer que la page est tournée, que ces crimes sont oubliés, sans quoi il ne sera pas possible de renouer des relations normales avec le nouveau Liban et nous ne voulons pas que d’autres puissances prennent la place de la France.

Ces prises d’otages correspondaient aussi à un contexte particulier, où notre pays était engagé indirectement dans une guerre contre l’Iran islamique. La capture d’innocents, la mort de civils et de militaires français dans des attentats, faisaient partie du prix à payer. Je n’ai pas non plus l’esprit de vengeance et ne souhaite pas consacrer une part importante de ma liberté retrouvée à engager en vain des démarches pour traquer des terroristes et leurs alliés qui de toute façon bénéficient de l’impunité de la justice de mon pays.

Philippe Rochot

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Le grand Jeu de la Chine avant les JO

Le grand jeu de la Chine avant les JO

Par Philippe Rochot

Le monde a les yeux tournés vers la Chine à l’approche des Jeux olympiques de l’été 2008 et le pouvoir chinois le sait. Toutes les initiatives du gouvernement sont prises dans la perspective de cet événement de portée internationale où la Chine sera jugée. Il s’agit pour Pékin de faire bonne figure, pas seulement dans les compétitions sportives mais aussi à travers l’image qui sortira du pays. Les chinois ne peuvent pas manquer cet examen de passage. Le pouvoir devra donc masquer ou maquiller les problèmes de l’empire, le fossé entre les riches et les pauvres, la pollution des cités industrielles, la lutte pour la liberté d’expression,  tout en donnant le sentiment qu’il ouvre le pays et que chacun peut venir voir les progrès accomplis.

Le monde regarde la Chine olympique avec une certaine bienveillance voir même une admiration confuse pour cette nation qui se développe avec une croissance à deux chiffres et s’est lancé dans de vastes projets : le barrage le plus grand du monde sur le fleuve Yangzi, le détournement des eaux du sud vers le nord, le lancement de deux hommes dans l’espace, des découvertes données comme capitales sur le Sida ou le paludisme. Dans tous les cas il s’agit de montrer que la Chine peut faire aussi bien que les autres grandes puissances, défier la planète et trouver ou retrouver son prestige international.. Avec les JO, le moment est bien choisi pour annoncer de telles performances.

La Chine commence d’abord à bander ses muscles à l’approche de l’été 2008 en affichant sa volonté de ne pas laisser « l’île rebelle de Taiwan » affirmer plus avant ses velléités d’indépendance. L’expérience de destruction d’un vieux satellite météo à 800km du globe en janvier dernier, à l’aide d’un missile balistique, fait partie de ces mesures d’intimidation que le régime met en place pour montrer que son armée serait capable de participer à une « guerre des étoiles » si les Etats-Unis choisissaient de soutenir les « séparatistes » taïwanais en cas de conflit. Officiellement, la Chine dément toute volonté de se lancer dans la course aux armements dans, l’espace mais cet essai est un élément supplémentaire pour se faire entendre.

 

Pékin entend bien profiter de la reconnaissance internationale que lui vaut l’organisation des JO pour afficher sa fermeté face aux velléités d’indépendance qui continuent de planer de l’autre côté du détroit de Formose. Elle souffle le chaud et le froid. Les industriels taiwanais sont invités à investir en masse sur le continent ; des liens commerciaux directs se mettent en place : liaisons aériennes et maritimes, échanges de touristes, recherche pétrolière commune dans les eaux du détroit. L’intégration économique se développe chaque jour, elle s’accélère même avec la perspective des Jeux. D’un côté Pékin affirme que si Taiwan accepte le principe d’une seule Chine, elle pourra garder son armée, sa monnaie, son système douanier et fiscal. Mais de l’autre, le régime communiste aligne plus de 800 missiles en direction de l’île rebelle. Chaque année, le gouvernement chinois annonce qu’il augmente de 12 à 15% le budget de sa défense. Chiffre difficile à vérifier mais le message est bien réel.

 

Les Jeux sont une occasion rêvée pour faire passer un certain nombre de messages au peuple chinois et au monde. Le regain de croyances ne sera pas réprimé dès l’instant où il ne touche pas le domaine politique. Ce principe a permis d’arrêter en une année 17 évêques et 20 prêtres, soupçonnés de collaborer avec « l’église du silence » qui entretient des relations avec le Vatican, alors qu’elles ont été rompues depuis 1951. Le Parti garde le même cap : pouvoir décider des nominations dans tous les domaines de la vie spirituelle. Mais d’un autre côté, le dialogue et le rapprochement de Pékin avec le Saint-siège n’ont jamais été aussi forts.

 

Dans le même esprit et à l’occasion des Jeux olympiques, le régime  continuera de traquer sans pitié les membres de la « secte diabolique » du Falun gong, qui représente une menace pour le Parti. Le pouvoir communiste n’a pas oublié que 10.000 sympathisants de ce « mouvement spirituel » ont encerclé le siège du gouvernement à Pékin en 1999, sans même que les dirigeants  ne soient prévenus de ce qui se tramait. Depuis, la traque aux militants continue dans le pays: tortures, exécutions, placement en camps de rééducation. On dit même que les organes des Falun gongs exécutés, alimentent un vaste trafic dans lequel sont impliqués des hôpitaux militaires…

Un avocat canadien des droits de l’homme, David Matas, ancien ministre, affirme que de 2000 à 2005, 40 000 transplantations ont été effectuées sur des malades en Chine, sans que la source n’ait pu être identifiée et que 2000 prisonniers Falun gongs auraient été contraints de donner leur cornée.

Le mouvement Falun gong reste une force en Chine avec des soutiens un peu partout dans le monde. Il prétend compter autant d’adhérents que le Parti communiste: 70 millions. Ses sympathisants sont issus de tous les milieux: des cadres, des retraités, des petites gens, mais aussi des policiers et même des militaires. Comment dans ces conditions le pouvoir peut-il les laisser s’exprimer librement ?

 

A quelques mois des Jeux olympiques, la « secte maléfique » reste le principal ennemi à abattre. La grande peur du régime est qu’à l’occasion des compétitions sportives, de petits groupes de sympathisants ne brandissent quelque banderole face aux caméras. Pour cela les autorités redoutent les retransmissions en direct à la télévision et feront tout pour les limiter.

L’attitude à adopter face à la presse qui cherchera le contact avec les Falun gongs est même devenue un cas d’école pour les policiers chinois. Dans leur petit guide de conversation avec les journalistes, on leur apprend à répondre ceci au reporter trop curieux : « vous êtes journaliste sportif, vous devez vous contenter de couvrir les Jeux olympiques… »

Le pouvoir a pris plusieurs mesures pour mieux contrôler la presse chinoise: les télévisions locales n’auront plus le droit de diffuser des images venant de l’étranger sans autorisation et les journaux ne pourront reprendre de la même façon les textes des agences de presse étrangères. Or on compte en Chine près de 2000 titres. Une nouvelle loi interdit aussi à la presse de diffuser des informations sur les catastrophes naturelles ou les épidémies, avant qu’elles n’aient été officiellement données par le gouvernement. On peut se rassurer en constatant que l’idéologie a beaucoup moins d’emprise aujourd’hui sur les journalistes chinois et que la plupart des médias étant financièrement autonomes ils osent prendre le risque de publier des nouvelles sensibles.

 

Parallèlement, le pouvoir chinois fait des gestes : il s’est engagé à  donner à la presse internationale l’illusion de la liberté, en laissant par exemple les quelque 5000 journalistes qui seront accrédités, travailler au Tibet sans exiger les permis de reportage habituels. Mais il est clair que les dirigeants sauront donner des consignes claires aux autorités de la région autonome pour orienter la presse vers les aspects positifs de la « libération » de cette province…

Il est évident aussi que les « dissidents » seront éloignés de Pékin pour éviter le contact avec la presse internationale. Les dernières condamnations sonnent comme un avertissement. Chen Guancheng, « avocat aux pieds nus », aveugle de surcroît,  qui dénonçait la campagne de stérilisation forcée a eu sa peine de 4 ans de prison ferme confirmée par un tribunal du Shandong. Ses propres avocats ont été molestés et placés en garde à vue comme suspects…

 

Pour calmer la colère de l’opinion internationale face aux milliers d’exécutions qui placent la Chine au premier rang des pays appliquant la peine de mort, de nouvelles règles ont été adoptées : toute condamnation à la peine capitale devra être approuvée par la Cour suprême du peuple.

 

Le régime prétend aussi faire régner la justice face à la corruption. Le limogeage du vice maire de Pékin, Lieu Zhihua, accusé d’entretenir une concubine aux frais de la municipalité, les cas du chef d’Etat-major de la marine soupçonné de « crime économique » ou de Chen Liangyu, secrétaire du parti communiste de Shanghai et membre du bureau politique, accusé de détournement de fonds, sont là pour montrer que le pays veut procéder à un vaste nettoyage avant l’été 2008. Le président Hu Jintao se présente ainsi comme un « monsieur propre » qui fait savoir aux dirigeants du parti que personne n’est à l’abri d’une purge, salutaire pour la Chine et pour l’image qu’elle veut donner au monde.

 

La lutte contre les dissidents, contre les créateurs de « blogs révolutionnaires » ou les « avocats aux pieds nus »…se poursuivra malgré les pressions internationales. La scène olympique sera une façon d’affirmer que les chinois sont maîtres chez eux. Ils pourront compter pour cela sur une police du web particulièrement sophistiquée, avec des milliers de censeurs pour tenter de filtrer et d’infiltrer les quelque 130 millions d’internautes chinois et les informations reçues ou lancées par les étrangers.

En revanche, les dirigeants chinois entendent bien profiter de ce vaste rassemblement de toutes les nations dont une bonne partie sont à leurs genoux, pour demander une nouvelle fois la levée de l’embargo sur les armes décrété en 1989 après le massacre de la place Tienanmen. La France et l’Allemagne ont pris la tête d’un mouvement qui vise à lever cette interdiction qui n’aurait plus de raison d’être,  mais les Etats-Unis veulent maintenir ce boycott. La Chine déclare à qui veut l’entendre, qu’elle n’a rien à faire de ces armes de l’occident qui pourraient lui être livrées ; elle est capable d’assurer sa défense avec les siennes, mais elle en fait une question de principe et d’honneur. Les pays qui ne se battent pas pour faire supprimer cette « mesure honteuse et inutile », auront à le regretter.

 

Il faut donc se garder de tout optimisme à la veille des Jeux de 2008, face à un pouvoir qui manie la carotte et le bâton, montrant d’un côté une certaine bonne volonté et de l’autre une fermeté sans faille. La Chine entend bien utiliser ces Jeux pour gravir les dernières marches du podium qui devraient la classer deuxième puissance mondiale dans la décennie. A ce prix là seulement le pays pourra dire qu’il a gagné la bataille des JO de Pékin.

 

Philippe Rochot : février 2007

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